Nous jouons pendant que Rome brûle, Éric FAYE, Corti, 160 p., 17 €
Depuis plus de trente ans, Eric FAYE alterne avec une belle régularité la publication de romans (aux éditions Stock et Le Seuil) et de recueils de nouvelles (aux éditions Corti). Dans un style personnel teinté d’humour, il prend plaisir à brouiller les frontières entre réalisme et fantastique et à peindre un monde « entre-deux », un labyrinthe, où tout est trompeur, tout n’est qu’apparence, où on ne sait si les portes ouvrent sur « un autre côté » ou sur un mur, où les noms de lieu, de personne sont autant d’indices qui égarent plus le lecteur qu’ils ne l’aident.
Là chacun s’interroge face aux aléas du monde. Une autre vie est-elle possible ? sera-t-elle meilleure ou pire ?
Dans ce recueil de huit nouvelles, la première, « Nous jouons de la lyre pendant que Rome brûle » qui donne son titre au recueil, fait référence aux vers de Lamartine cités en exergue et aussi à l’attitude prêtée à Néron lors de l’incendie de Rome en 64… ce qui n’est pas sans rappeler notre époque où d’aucuns préfèrent fuir les maux du monde, guerres, effondrements climatiques, remise en cause des libertés fondamentales par la toute puissance du numérique et des méthodes totalitaires… En effet, le Pavillon du Bout de Monde est une sorte de sanatorium pour malades de notre temps, où quelques privilégiés se retrouvent enfermés, où sont interdits « internet, téléphone, radio, télévision et presse écrite… » et où il ne leur reste plus qu’à tuer le temps et se divertir, au sens pascalien… jusqu’à ce que le monde réel les rattrape.
La deuxième nouvelle, « Matinée de printemps… » (parue dans Harfang N° 67) raconte comment « pour la toute première fois, des humains apparaissent sur une photo de rue » signée par Louis-Jacques-Mandé Daguerre en 1838 : un homme et un cireur de chaussures sont restés quasiment immobiles pendant les sept minutes du temps de pose nécessaire… mais qui ne restitue pas vraiment la réalité puisque les autres passants, chevaux, fiacres -trop éphémères- n’apparaissent pas sur le cliché.
Les apparences sont donc trompeuses... Ainsi les fidèles qui assistent au « dernier office du père Stanislas » découvrent qu’ils ont affaire à un « androïde sacerdotal » qui vient leur prêcher la bonne parole, dénoncer les hypocrisies quotidiennes et leur révéler que Dieu « regrette d’avoir fait les hommes sur la terre » !
Dès lors, difficile de s’y retrouver pour le petit employé des postes qui dans « Voici le temps venu de n’être rien » s’interroge : se retrouve-t-il en enfer ou au paradis ? devra-t-il redevenir bébé sur une île pour pauvres pour faire ses preuves et améliorer son dossier pour prétendre au paradis dans une autre vie ?
On peut même s’interroger sur ce qui se cache derrière le nom de Dieu ? C’est la question que se pose Michel Orloff, psychanalyste, (référence au docteur fou du film « L’homme invisible » ?) dans « les voies du Seigneur » lorsqu’il trouve sur son téléphone un message signé « Dieu le Père ». Ce dernier vient-il consulter en raison de « l’état de souffrance de la planète » ? Ou bien le brave docteur est-il victime d’un hacker qui l’amènera à une convocation à la Direction de la sûreté du territoire ?
Et face à une nouvelle pandémie du mal de vivre, le « Weltschmertz » qui semble toucher la population, le docteur P. veut consulter son confrère le Dr Dutilleul (référence à M. AYME et son « passe-muraille » ?)… mais ce dernier ne prend plus de rendez-vous !
Face à cette déréliction généralisée, l’homme semble sans secours ni recours, abandonné par les religions, par les sciences qui ne produisent que des médecins et des androïdes inquiétants, par les états qui n’engendrent que des bureaucrates tatillons jusqu’à l’absurde et des méthodes totalitaires…
Dans l’ultime nouvelle, deux hommes ligotés l’un à l’autre, s’empoignent : l’un interroge « Qui êtes-vous ? », « l’autre » qui lui ressemble comme un double, un sosie lui renvoie la question comme dans un miroir.
Sans réponse, le lecteur oscille aussi entre Charybde et Scylla, entre Kafka et Ubu…
(Lire entretien et nouvelles d’Éric FAYE in Harfang N° 48, 50, 67)
Jardin sauvage et autres parcs parisiens, textes d’Hervé LE TELLIER
avec peintures d’Alexandre de BROCA
et musiques de Sylvain MOSER
Gallimard, 96 pages, 28 €
Objet original que ce recueil composé à six mains : celles d’Hervé LE TELLIER pour les textes, celles d’Alexandre de BROCA pour les peintures et celles de Sylvain MOSER pour les musiques.
Ce recueil propose une promenade dans quinze jardins parisiens. Une promenade où tous les sens sont en alerte, où les auteurs ont cherché les « correspondances », où les textes, les couleurs et les sons se répondent, où la mort engendre la vie, où la faune se mêle à la flore…
Ainsi on peut s’attarder avec les canards du square des Batignolles, avec la carpe « ultime prédatrice du jardin du Luxembourg ». On peut converser avec les morts dans le cimetière Montmartre… Et qui peut-on rencontrer au parc Montsouris ? les souris qui lui ont donné son nom ? Non… mais n’en déplaise à PRÉVERT, « on pourrait ne jamais trouver personne à embrasser au Parc Montsouris, à Paris, sur la terre, la terre qui est un astre… »
Quel plaisir de lire les mots d’Hervé LE TELLIER tout en contemplant les couleurs des tableaux d’Alexandre de BROCA, et en écoutant les notes de piano de Sylvain MOSER (ou Paloma KOUIDER) après avoir scanné le QR code (et pour les musiciens, lire la partition sur la page).
Pour chaque jardin, l’approche est différente, elle peut être historique, technique, botanique… elle peut être musicale, picturale, littéraire… elle peut être tout cela à la fois pour notre plus grand plaisir… comme pour « le marché aux fleurs et aux oiseaux ».
Car bien au-delà des plaisirs minuscules vantés par certains, les tableaux, les musiques et les textes, certes petits par la taille, offrent finalement aux spectateurs-auditeurs-lecteurs des plaisirs… MAJUSCULES !
(Lire nouvelle et entretien d’Hervé LE TELLIER in Harfang N° 16)
(Lire la suite dans Harfang N° 69 à paraître en novembre 2026)