lundi 20 avril 2020

NOS COUPS DE COEUR 2020 : NOUVELLES DES NOUVELLES


En attendant la fin du confinement et en attendant la sortie du numéro 56 de la revue HARFANG (prévue fin mai) en voici quelques extraits, chroniques de nos coups de cœur en liaison avec l’actualité

 Au chevet des vivants, Françoise GuÉrin, Zonaires éditions, 72 p., 9 €

 Urgence est le mot-clé de ce recueil. Avec treize nouvelles pour dire l’urgence dans les milieux (in)hospitaliers que l’auteur connait bien depuis des années par profession.

Dès la première nouvelle, le lecteur pénètre avec un patient dans l’univers des urgences. Réduit au silence par la douleur, il n’est plus qu’un corps, qu’un objet entre les mains des soignants… « on le pique, on le sonde, on le remplit, goutte à goutte… ». Ce « on » n’est autre que la foule des soignants, devenus anonymes, réduits à la « fonction, l’acronyme, le sarrau fatigué », tributaires des statistiques, de la rentabilité, des restrictions… Pas un mot du patient. Pas un mot au patient. « On te sauve la vie, de quoi te plains-tu ? ». Il ne retrouve la parole qu’en sortant, avec l’urgence de dire que paradoxalement l’hôpital et les soignants sont au moins aussi malades que les malades eux-mêmes !

Soignants qui se battent pour rester vivants « au chevet des vivants » et pour réintroduire un peu d’humanité dans un univers de technologie médicalisée comme cette infirmière de service de Réanimation Néonatale, cette « passeuse » qui guide Sophia, une jeune maman vers sa petite Rose prématurée.

Pour F. Guérin, il y avait urgence à raconter le quotidien des soignés et des soignants, dans les maternités, dans les cliniques, dans les hôpitaux psychiatriques, dans les maisons de retraite…

Pour nous, lecteurs, il y a urgence en ces temps de crise à lire ces nouvelles qui nous parlent de cette réalité que nous ne voulons pas toujours voir en face.
Joël Glaziou  

 (Nouvelles et entretien de F. GuÉrin à lire dans HARFANG 56 à paraître et dans HS N° 9)

 
Chanson bretonne, J. M. G. Le Clezio, Gallimard, 160 p., 16,50 €

Depuis longtemps J.M.G. Le Clézio s’est affranchi des étiquettes, des appellations de genre ou autres « singulières antiquités qui ne trompent plus personne » comme il l’écrivait déjà en 1965 en introduction à son premier recueil La Fièvre. Et il précisait en 1967 dans L’extase matérielle : «  Les formes que prend l’écriture, les genres qu’elle adopte ne sont pas tellement intéressants. Une seule chose compte pour moi ; c’est l’acte d’écrire. Les structures des genres sont faibles ». Cette fois encore, on peut s’interroger sur les informations figurant sur la couverture : conte, chanson ? Mais aussi pourquoi pas  récit, nouvelle, essai… ? Dans Chanson bretonne, les dix-sept textes de souvenirs de vacances passées en Bretagne dans les années 1950 sont sous-titrés « contes » dans le sens où il s’agit de rendre compte de ce que la mémoire raconte en sachant très bien ce qu’il peut y avoir de lacunaire et d’imaginaire dans une telle entreprise.

 Mais là n’est pas l’essentiel. Le Clézio poursuit avec ces textes courts sa recherche familiale et autobiographique, commencée à travers plusieurs romans. Sans nostalgie, à partir de son expérience personnelle, il nous rappelle entre autres choses, la transition très brutale qui s’est faite dans l’après-guerre entre le monde rural et le monde moderne, la perte de la langue bretonne dans la vie quotidienne et les mutations sociales et culturelles.

 Remontant plus loin encore dans « L’enfant et la guerre », Le Clézio essaie de rendre compte de ses sensations d’enfant pendant la seconde guerre mondiale alors qu’il est réfugié avec sa mère, son frère et ses grands parents dans la vallée de la Vésubie, période où il connaîtra la faim, la peur et une certaine forme d’exil. C’est ce vécu qui lui permet de comprendre aujourd’hui la situation des enfants dans les guerres, la situation des migrants…

Paradoxalement, ce retour dans le passé et dans les souvenirs d’enfance est aussi une meilleure compréhension de l’actualité. Et l’expérience singulière, particulière, rejoint comme souvent chez Le Clézio le général, l’universel.  
Joël Glaziou

 
La belle Hélène, Pascale Roze, Stock, 190 pages, 18 €

 Qu’un roman puisse prendre la défense de la nouvelle, cela pourrait bien paraître paradoxal. Mais à travers son roman La belle Hélène que ce soit Pascale Roze (prix Goncourt 1996 pour son roman Chasseur zéro) qui en fasse la défense, cela n’a rien d’étonnant si l’on se rappelle qu’elle a commencé en illustrant le genre de la nouvelle avec un premier recueil remarquable intitulé Histoires dérangées en 1994.

En racontant le quotidien d’Hélène Bourguignon, deux fois veuve, qui anime un atelier pour les étudiants de Sciences-Po, P. Roze nous donne une leçon de lecture et une leçon de vie en s’appuyant sur quatre nouvelles qui lui semblent exemplaires. Nouvelles de R. Brautigan, D. Buzzatti, R. Musil et Y. Reza dont l’analyse détaillée (autant pratique, psychologique que littéraire) alimente la vie d’Hèlène et de ses étudiant(e)s. Chaque cours se nourrissant des souvenirs, des deuils, des joies d’Hélène. La vie alimentant la lecture des textes et les textes alimentant la compréhension du monde, de l’autre, de soi. Car «  la littérature ne parle pas d’un autre monde que le nôtre » (p. 19).

Il en est ainsi des amours estudiantines de Marion et de Quentin. Et aussi d’Hélène qui retrouve la Bourgogne de son enfance tout en redécouvrant l’amour après sa rencontre avec Jean, qui à son tour  lui offre les paysages ensoleillés de la Corse.

Irrigué par de nombreuses lectures (il faudrait aussi citer Épictète, Marc-AurÈle, Chamfort, Perros… et même quelques chansons), ce roman fait l’éloge de la littérature comme expérience de la pensée où le texte éclaire l’expérience personnelle et où le texte à son tour est éclairé par le vécu.  

En imbriquant étroitement la vie et la littérature, P. Roze signe là un superbe « roman médecine » qui fait du bien.

À prescrire sans modération, en ces temps de grisaille générale.
Joël Glaziou

 
Ne quittez pas !, Marie Sizun, Arléa, 240 pages, 20 €

 
Après Vous n’avez pas vu Violette ? en 2017 (Prix de la Nouvelle de l’Académie Française 2018), M. Sizun récidive avec une quarantaine de nouvelles courtes qui ont le téléphone comme dénominateur commun. De l’antique téléphone à cadran en bakélite noire au portable dernier cri et de la cabine au répondeur-enregistreur à cassette, tous les modèles sont les témoins de nos joies, de nos peines, de nos doutes, de nos interrogations… ils en sont même les révélateurs, les catalyseurs.

Ah ! ce « maudit appareil qui a ses vertus… c’est un peu l’instrument des dieux » depuis qu’il s’est installé dans nos vies, qu’il occupe de plus en plus de place dans notre quotidien et qu’il nous tient parfois lieu de destin.

Pourtant, il ne fait que prolonger, que révéler avec plus de force et de rapidité nos sentiments,  nos émotions. Reflet ou miroir, ils nous les renvoient bruts ou déformés, ils les accentuent parfois, générant des situations comiques ou tragiques. Permettant ainsi à l’épouse de découvrir la « double vie » de son mari ; permettant aux passagers du métro de partager la conversation de « l’indiscrète ». Ou au contraire brouillant les relations quand un « quiproquo » s’installe entre un certain Arnaud et une certaine Alice, ou quand une fille impose à sa mère « l’installation du téléphone…  animal étrange posé sur le meuble » qui devient « l’image de leur impossible communication ».

Il ne fait que prolonger ces voix que l’on associe à un visage, à un nom, même lorsqu’il y a erreur, doute ou ambigüité comme dans la première nouvelle « Qui est à l’appareil ? » où une femme entre deux âges reçoit un appel lointain, où elle reconnait « la voix brouillée » d’un ancien amant qui se meurt sur son lit d’hôpital. Il ne fait que prolonger avec nostalgie ces voix qui appartiennent au passé dans « Comme sa voix a changé », et aussi celle stockée dans la mémoire du « Vieux répondeur » et celle de la « Dernière conversation ».

 Chacun pourra se reconnaître dans telle ou telle situation et ne pourra que constater qu’il n’y a rien de plus étrange que ce téléphone, « de plus comique, de plus tragique, de plus banal et de plus surprenant ».

Un excellent recueil thématique, avec la délicatesse habituelle de l’auteur qui pourrait bien lui valoir un nouveau prix, tout à fait mérité.

Joël Glaziou

Les dimanches d’Angèle, Linda Vanden Bemden, Quadrature, 86 pages,  10 €

 En 75 micro-nouvelles de quelques lignes à un feuillet maximum,  L. Vanden Bemden brosse le tableau de la vie quotidienne dans les maisons de retraite, ces « maisons de vie et de soins » où il y a « plein de vieux qui ont été jeunes ».  

Forte de sa longue expérience (cinq années de visite à sa grand-mère) et de son sens de l’observation pour saisir au vol un mot, une phrase, une attitude, une situation, elle a réussi à restituer l’essentiel en quelques lignes, comme autant de coups de crayon pour une caricature. L’humour n’étant jamais loin sous la tendresse ou l’acuité du regard, selon les cas.

Car en ces lieux, le quotidien, c’est la mémoire qui flanche, le dentier perdu, le déodorant à la place du dentifrice…

Naguère, certains en auraient tiré quelques saynètes à monter sur les planches, d’autres auraient peint quelques miniatures à accrocher aux cimaises. Aujourd’hui, certains exposent leurs clichés « instantanés » dans une galerie et les plus nombreux postent chaque jour quelques mini-vidéos sur les réseaux sociaux. Ce faisant, L. Vanden Bemden fait la chronique des jours qui passent avec beaucoup de tendresse et d’humanité...

Lire la suite et autres chroniques dans le « nouvellaire » d’HARFANG N° 56 à paraître fin mai 2020.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

lundi 16 mars 2020

BONNES NOUVELLES EN PERIODE D'EPIDEMIE


En cette période d’épidémie, la littérature peut-elle nous aider… ?
Rappelons-nous d’abord que depuis l’Antiquité de grandes œuvres commencent par des situations dramatiques où les bacilles, les microbes et les virus sont les principaux acteurs dont les lois fatales dictent la mort des hommes par centaines, par milliers, par millions !
 

Tous les genres littéraires s’en font l’écho, du théâtre de Sophocle  avec « Œdipe roi » dès le Ve siècle (av J. C.), des contes et des fables comme « Les animaux malades de la peste » de La Fontaine jusqu’aux romans modernes de Camus avec « La peste » en 1947, de Giono avec « Le hussard sur le toit » en 1951, ou plus récemment de Saramago avec « L’aveuglement » en 1995 ou d’Hervé Bazin avec « Le neuvième jour » en 1994 qui racontait la « surgrippe » survenue après la fuite d’un virus hors d’un laboratoire…
 


 
… et bien sûr des nouvelles (qui nous intéressent ici en premier lieu) et non des moindres, d’Edgar Poe avec « Le masque de la Mort Rouge » et de Jack London avec « La peste écarlate » en 1913…
 

Alors en période de crise, si l’on n’appréhende pas de parler de l’épidémie, du confinement et de toutes les conséquences sur les hommes et les sociétés, les bonnes nouvelles ne manquent pas… pour s’informer, pour se rassurer, pour relativiser !

 
 
…mais enfin et surtout comment ne pas parler du recueil magistral qui marque la naissance même du genre au XIVe siècle en Italie avec le « Décaméron » de Boccace où dix jeunes florentins (7 femmes et 3 hommes) fuient la peste noire qui sévit à Florence en 1348 pour s’isoler à la campagne et se raconter chacun une « histoire » pendant dix jours de confinement !
 


Alors à notre tour, pourquoi ne pas en faire autant… et pas uniquement pour passer le temps… À vos plumes, à vos écrans… Nouvelles, micro-nouvelles en 100 mots… les mots ne sont-ils pas aussi un moyen de lutter ? 
 

 

vendredi 14 février 2020

NOUVELLES DU PRIX 2020



Réception... déception ?
Après réception et enregistrement des derniers recueils, nous constatons -avec regret- une nette baisse du nombre de participants. Que soient ici remerciés pour leur confiance les « primo-participants » et aussi pour leur fidélité les « récidivistes ».

Malgré cette baisse -et après concertation avec nos partenaires- nous maintenons contre vents et marées la 8è édition de ce Prix de la Nouvelle qui reste une exception, n'existant nulle part ailleurs sous cette forme.

Les différents groupes de lecture seront opérationnels dans quelques jours.

 

Suspense... suspense !
Ils échangeront jusqu'à la mi-juin et par filtrages successifs, ils sélectionneront les recueils finalistes dont les auteurs seront alors informés.
Puis le jury final délibérera courant septembre…

Que le meilleur gagne !

Le suspense sera levé lors de la remise du Prix 2020 qui aura lieu à la Bibliothèque Municipale d'Angers le vendredi 13 novembre, jour de la sortie du recueil lauréat aux éditions Paul&Mike.

Patience donc d’ici là !
 
Harfang pour les organisateurs du Prix 2020

 (à suivre)

 

samedi 4 janvier 2020

MEILLEURS VOEUX 2020

D. Remy 92
HARFANG vous souhaite de bonnes nouvelles
à partager tout au long de l'année 2020

Nouvelles que vous pourrez lire dans les numéros à venir qu'Harfang couve bien au chaud avant l'éclosion au printemps...
ou micro-nouvelles que vous pouvez découvrir chaque mois sur le blog.

Nouvelles (ou micro nouvelles) que vous pouvez écrire et adresser au comité de lecture...
ou recueil pour le Prix de la Nouvelle d'Angers 2020
(à adresser impérativement avant le 31 janvier !)


En espérant recevoir les meilleures nouvelles
et pouvoir attribuer la meilleure note à cette excellente année
20 / 20 
 

dimanche 24 novembre 2019

HARFANG 55 : un numéro éclectique !


Si la plupart du temps dans un recueil, le nouvelliste recherche l’unité et le lecteur le fil rouge qui relie les nouvelles entre elles… dans une revue au contraire, les nouvelles se suivent et ne se ressemblent pas.
Ce numéro 55 d’Harfang, en CHOUETTE MOSAÏQUE MULTICOLORE en est la meilleure preuve : les nouvelles sont toutes très différentes tant par le sujet que par le style, tant dans les  tonalités que dans les couleurs.


Car quoi de plus éloigné que l’histoire pleine d’humour où « il ne se passe jamais rien » selon T. Colvolo et le ton grave qui évoque les drames de l’Histoire coloniale qui détruit les maisons, les femmes et les soldats selon L. Sebbar ?

Quoi de plus éloigné encore que la recherche dans les rues de Paris de « l’homme le plus seul que je connais » selon F. Sanchez et la recherche de Nietzsche et de Rimbaud (pour son quatrième passage dans Harfang) à travers le « Simorgh » selon N. Jaen ou la recherche du « maître du monde » dans « l’homme à la fenêtre » selon C. Apetrai ? 
 
Numéro éclectique s’il en fut, riche de sa diversité, sans théorie, sans a priori… où F. Schurmans se permet une « réfutation de Darwin », où S. Croenne recherche une « nouvelle gravitation » après le retour du père qui déséquilibre la vie d’un enfant, où B. Gautier rappelle certain Prince charmant « quand minuit sonne » et que « la mémoire s’effrite » ?

Et comme toujours, l’esprit « mosaïque » est aussi présent dans les 20 pages du « Nouvellaire » avec toutes les informations sur l’actualité de la nouvelle, sur les recueils et les revues, sur les prix et concours…


Harfang N° 55, 106 pages, 12 € (frais de port inclus)

à commander à Harfang 13 bis avenue Vauban 49000 ANGERS

 

mardi 24 septembre 2019

PRIX DE LA NOUVELLE 2020 : C'EST PARTI !

Le compte à rebours est commencé… Il ne reste plus que 100 jours exactement avant la date d’envoi des recueils pour participer à la huitième édition du Prix de la nouvelle de la Ville d’Angers, organisé par l’Association Nouvelles R et le revue Harfang en partenariat avec la Ville d’Angers et les éditions Paul&Mike.

Alors, si vous voulez succéder à Estelle Granet (Lauréate 2014), à Emmanuel Roche (Lauréat 2016) et à Michèle Labbé (Lauréate 2018), c’est le moment de peaufiner vos nouvelles et la composition de votre recueil, de chercher un titre accrocheur, de penser à la couverture et la reliure…
Et dans 130 jours, il sera trop tard… Le 31 janvier 2020 nous connaîtrons alors le nombre des recueils en compétition qui seront mis en lecture auprès des juré(e)s !
Et dans 365 jours, il ne restera qu’un recueil que les éditions Paul&Mike dévoileront le jour de la remise du Prix.

C’est peut-être votre recueil qui succèdera à « Sept fois presque rien » d’Estelle Granet, à « Un piano à la Nouvelle-Orléans » d’Emmanuel Roche, à « Feuilles d’Engadine » de Michèle Labbé…
Chacun de ces recueils est encore disponible contre un chèque de 10 € franco de port, auprès de l’Ass. Nouvelles R (13bis avenue Vauban 49000 Angers)… Ou mieux les 3 recueils contre un chèque de 20 € !


Outre la (re)lecture du règlement, voici quelques conseils et rappels qui répondront à vos interrogations :

1 Privilégiez l’impression recto-verso plus écologique et plus économique

2 N’oubliez pas la reliure du recueil (sans agrafes SVP), la pagination et le sommaire

3 Postez en tarif normal (surtout pas en recommandé) ou économique vos 3 exemplaires dès le 1 janvier 2020 et avant le 31 janvier (cachet de la poste faisant foi) en joignant un chèque de 10 € et votre fiche de participation.

 A bientôt le plaisir de vous lire

 

samedi 29 juin 2019

COUPS DE COEUR DE L'ETE


Bonne nouvelle, l’été s’annonce… avec ses temps de découvertes et ses plages de plaisirs. Que vous soyez dévoreur de romans, amateur de pavés ou lecteur occasionnel pendant la période estivale, prenez le temps de vous « recueillir », couché à l’ombre d’un grand chêne, près d’un ruisseau, assis dans un fauteuil confortable d’un TGV ou d’un avion ou bien encore bercé dans un hamac tendu entre deux cocotiers sur quelque plage tropicale… Peu importe ! Et  toutes affaires cessantes lisez les quelques recueils « coups de cœur » que nous vous proposons comme autant de recettes pour oublier le temps qu’il fait et le temps qui passe. 
 

 


 

Nous sommes à la lisière, Caroline Lamarche, Gallimard, 176 pages, 16 €

 La lisière dont il est question dans ces neuf nouvelles est celle qui s’étend entre le monde humain et le monde animal. C’est le lieu où les personnages, hommes, femmes et animaux vont se croiser, vont échanger. Car à l’habituelle personnification des animaux, auxquels on donne ici des noms Frou-Frou, Mensonge, Merlin… répond l’animation des êtres humains, qui découvrent comme en « miroir » des attitudes, des sentiments qui leur redonnent vie, qui les ré-animent !  Toute la nature est animée par la même force et le garde forestier « parle des arbres comme de personnes vivantes » (p. 142).

Ainsi cette étudiante qui travaille sur l’œuvre de Joyce, après avoir rencontré un hérisson qui a manqué d’être écrasé par une voiture décide de l’appeler Ulysse et avoue «  je pensai à cet animal comme à moi-même» (p.92). 

Quant au petit écureuil qu’une femme croise dans un cimetière, il l’aide par sa légèreté à supporter le poids d’un deuil récent : c’est pourquoi elle l’appelle secrètement Rudi, du nom de son enfant mort prématurément.

Jusqu’où peut-on pousser le parallélisme ?  En quoi la situation de Manju qui a été placé en refuge est-elle comparable à celle de la cane Frou-Frou recueillie dans un refuge pour oiseaux blessés qui à son tour peut ressembler à un hôpital pour malades et vieillards ? Au bout d’un certain temps, l’un et l’autre pourront prendre leur envol.

À l’inverse, le cheval Mensonge qui « porte la forêt à l’intérieur de lui » et qui a goûté à la liberté au cours d’une fugue, préfèrera mourir que d’être enfermé dans un box.

Neuf histoires folles, neuf vies sauvages à la lisière de notre monde, pour ceux qui veulent encore sentir, écouter, regarder autour d’eux.

Avec ce recueil, c’est donc tout naturellement que Caroline Lamarche s’inscrit sur la longue liste déjà longue des nouvellistes qui va de Jules Renard à Pierre Gascar en passant par Colette et Louis Pergaud et qui ont placé les animaux au cœur de leurs nouvelles.

Et c’est tout naturellement aussi que les académiciens Goncourt ont couronné ce recueil en lui attribuant le Prix Goncourt de la Nouvelle 2019.
 Joël Glaziou
 
La Grandeur de l’Amérique, Emmanuel Roche, Paul&Mike, 328 pages, 17 €

Après un premier recueil remarqué, Un piano à la Nouvelle-Orléans (Paul&Mike, Prix de la Nouvelle de la ville d’Angers en novembre 2016), Emmanuel Roche récidive avec un recueil qui plonge à nouveau le lecteur aux États-Unis, au fin fond du Tennessee entre Winchester et Chattanooga en novembre 2016 pendant les derniers jours de l’élection présidentielle. Au-delà de cette unité spatiale et temporelle, sa composition est unifiée par des personnages qui se croisent tout au long de la vingtaine de tableaux. Offrant ainsi une analyse originale, souvent ironique, de ce que certains appellent la « Grandeur de l’Amérique ».

Car cette « grandeur » peut-elle se trouver dans cette galerie de portraits de petites gens, avec ses losers : ce grand-père atteint par Alzheimer qui croit que son fils est Donald Trump, ce chanteur de country en mal de cachet qui a raté sa carrière de champion de rodéo, cette Little Miss Tennessee sur le retour qui avoue à quarante ans avoir raté sa vie ou encore cette veuve, la « folle de Chattanooga » qui fait ériger une statue géante d’un Trump qui lève un pouce victorieux… ?

Évitant les lourdeurs des analyses politiques, sociologiques ou psychologiques, E. Roche a su donner vie à son récit, en faisant se croiser ses personnages dans des lieux récurrents : le magasin Dollar general, le Mel’s bar ou le truck-stop fréquentés par les camionneurs. Il a su jouer avec les codes littéraires, usant de l’enquête policière qui court d’une nouvelle à l’autre à la recherche des auteurs d’un vol de voiture, puis d’un accident suivi d’un délit de fuite. Il a su enfin agrémenter le tout par une bande son (comme dans son premier recueil où le jazz new-Orléans était omniprésent) constituée ici par les airs de country, avec Johnny Cash, Roger Miler et Elvis Presley (dont la play-list se trouve en fin de volume)

Ce recueil, sorte de road-movie dans le Middle Tennessee, qui nous donne des nouvelles de l’Amérique profonde, est à lire de toute urgence pour appréhender les réalités complexes de l’Amérique qui s’apprêtait à voter pour Donald Trump fin 2016 !

Joël Glaziou

 
Et pour poursuivre sans retarder votre plaisir, voici encore quatre « coups de cœur en 100 mots et un peu plus »… que nous développerons dans les pages du numéro 55 d’Harfang, à paraître en novembre.

La plus jeune des frères Crimson de Thierry Covolo (126 pages, 16 €, éditions Quadrature)

La surprise n’est-elle pas un excellent critère pour juger une nouvelle ou un recueil ? Si tel est le cas, ce premier recueil de T. Covolo est un modèle du genre. Le lecteur est constamment surpris au détour d’une page, d’une phrase… car l’auteur excelle dans l’art de retourner clichés et codes, qu’ils soient littéraires, psychologiques ou sociologiques. Par exemple ceux sur une certaine Amérique ou ceux sur les rapports entre hommes et femmes. Et nul besoin de tout dire, car on comprend vite ce qui se trame derrière ellipses et non-dits comme dans la nouvelle « La dernière fois qu’on a vu Sam » (lire Harfang N° 48) ou celle où Sally sème les cadavres comme d’autres sèment « les cailloux du Petit Poucet »… (à suivre dans Harfang N° 55)
 


Enterrer les morts d’Annick Demouzon (220 pages, 16 €, éditions Léoforio)


Après deux recueils remarqués, À l’ombre des grands bois (Prix Prométhée 2011) et Virages dangereux (Prix Agora 2016), A. Demouzon revient avec un recueil thématique sur la place des morts dans nos vies. Soit 19 nouvelles qui déclinent différentes situations,  cruelles et tendres, légères et graves : que faire des cendres d’un mari incinéré ? Quelle fut la vie de Marguerite, « la finisseuse de vieux » ? Comment identifier le squelette de Kenjo, exécuté et exhumé d’un charnier ?  Comment faire rentrer le grand cadavre de La Ficelle dans un cercueil trop petit ? Comment faire le deuil d’un mari disparu en mer ? Enfin, le lecteur trouvera les réponses et tout ce qu’il faut savoir pour continuer à vivre au milieu des morts, des enterrements et des cimetières…(à suivre dans Harfang N° 55)

Heptaméron avec Chardonnay de Gérard Oberlé (216 pages, 18 €, Grasset)

Pour les amateurs de clins d’œil littéraires, ce recueil offre un triple plaisir. D’abord en référence à Marguerite de Navarre et son Heptaméron (1559), G. Oberlé reprend à la demande d’une fidèle lectrice le schéma d’une nouvelle pour chaque jour de la semaine. Ensuite, en hommage à J.-B. Chassignet, poète du XVIe siècle, il reprend le personnage truculent de son précédent recueil Bonnes nouvelles de Chassignet (2017). Enfin, en bon disciple de Rabelais, chaque nouvelle est l’occasion de déguster les petites recettes du Morvan concoctées par Mireille Laroque et d’écluser quelques bons crus de chardonnay ! Alors le recueil dans une main et dans l’autre un verre de chardonnay, ne boudons pas notre plaisir… (à suivre dans Harfang N° 55)
 

Dans la chambre de Leïla Sebbar (128 pages, 15 €, Bleu autour)

 Leïla Sebbar n’en finit pas de brosser le portrait des femmes et des filles qui naissent,  vivent, aiment et meurent sur les deux rives  de la Méditerranée. Après Sept filles (2003), L’habit vert (2006), Le ravin de la femme sauvage (2007)… le lecteur pourrait penser qu’il ne s’agit là que de répétitions. Ce serait oublier la capacité de L. Sebbar à multiplier les variations à l’intérieur d’un même thème, d’une même série. Ici dans au plus profond et au plus secret des chambres, on passe d’un siècle à l’autre, on passe de l’hôtel au bordel, de la prison au harem, on passe de Paris à Alger, d’Oran à Marseille, de Tipasa à Rochefort… La galerie de portraits s’enrichit et se poursuivra encore dans les ouvrages à venir… (à suivre dans Harfang N° 55)