samedi 20 juin 2026

Nos coups de coeur : Eric FAYE, Hervé LE TELLIER

Nous jouons pendant que Rome brûle, Éric FAYE, Corti, 160 p., 17 € 


Depuis plus de trente ans, Eric FAYE alterne avec une belle régularité la publication de romans (aux éditions Stock et Le Seuil) et de recueils de nouvelles (aux éditions Corti). Dans un style personnel teinté d’humour, il prend plaisir à brouiller les frontières entre réalisme et fantastique et à peindre un monde « entre-deux », un labyrinthe, où tout est trompeur, tout n’est qu’apparence, où on ne sait si les portes ouvrent sur « un autre côté » ou sur un mur, où les noms de lieu, de personne sont autant d’indices qui égarent plus le lecteur qu’ils ne l’aident. Là chacun s’interroge face aux aléas du monde. Une autre vie est-elle possible ? sera-t-elle meilleure ou pire ? 
 Dans ce recueil de huit nouvelles, la première, « Nous jouons de la lyre pendant que Rome brûle » qui donne son titre au recueil, fait référence aux vers de Lamartine cités en exergue et aussi à l’attitude prêtée à Néron lors de l’incendie de Rome en 64… ce qui n’est pas sans rappeler notre époque où d’aucuns préfèrent fuir les maux du monde, guerres, effondrements climatiques, remise en cause des libertés fondamentales par la toute puissance du numérique et des méthodes totalitaires… En effet, le Pavillon du Bout de Monde est une sorte de sanatorium pour malades de notre temps, où quelques privilégiés se retrouvent enfermés, où sont interdits « internet, téléphone, radio, télévision et presse écrite… » et où il ne leur reste plus qu’à tuer le temps et se divertir, au sens pascalien… jusqu’à ce que le monde réel les rattrape. 
 La deuxième nouvelle, « Matinée de printemps… » (parue dans Harfang N° 67) raconte comment « pour la toute première fois, des humains apparaissent sur une photo de rue » signée par Louis-Jacques-Mandé Daguerre en 1838 : un homme et un cireur de chaussures sont restés quasiment immobiles pendant les sept minutes du temps de pose nécessaire… mais qui ne restitue pas vraiment la réalité puisque les autres passants, chevaux, fiacres -trop éphémères- n’apparaissent pas sur le cliché. 
 Les apparences sont donc trompeuses... Ainsi les fidèles qui assistent au « dernier office du père Stanislas » découvrent qu’ils ont affaire à un « androïde sacerdotal » qui vient leur prêcher la bonne parole, dénoncer les hypocrisies quotidiennes et leur révéler que Dieu « regrette d’avoir fait les hommes sur la terre » ! 
 Dès lors, difficile de s’y retrouver pour le petit employé des postes qui dans « Voici le temps venu de n’être rien » s’interroge : se retrouve-t-il en enfer ou au paradis ? devra-t-il redevenir bébé sur une île pour pauvres pour faire ses preuves et améliorer son dossier pour prétendre au paradis dans une autre vie ? 
 On peut même s’interroger sur ce qui se cache derrière le nom de Dieu ? C’est la question que se pose Michel Orloff, psychanalyste, (référence au docteur fou du film « L’homme invisible » ?) dans « les voies du Seigneur » lorsqu’il trouve sur son téléphone un message signé « Dieu le Père ». Ce dernier vient-il consulter en raison de « l’état de souffrance de la planète » ? Ou bien le brave docteur est-il victime d’un hacker qui l’amènera à une convocation à la Direction de la sûreté du territoire ? 
Et face à une nouvelle pandémie du mal de vivre, le « Weltschmertz » qui semble toucher la population, le docteur P. veut consulter son confrère le Dr Dutilleul (référence à M. AYME et son « passe-muraille » ?)… mais ce dernier ne prend plus de rendez-vous ! 
Face à cette déréliction généralisée, l’homme semble sans secours ni recours, abandonné par les religions, par les sciences qui ne produisent que des médecins et des androïdes inquiétants, par les états qui n’engendrent que des bureaucrates tatillons jusqu’à l’absurde et des méthodes totalitaires… 
Dans l’ultime nouvelle, deux hommes ligotés l’un à l’autre, s’empoignent : l’un interroge « Qui êtes-vous ? », « l’autre » qui lui ressemble comme un double, un sosie lui renvoie la question comme dans un miroir. 
 Sans réponse, le lecteur oscille aussi entre Charybde et Scylla, entre Kafka et Ubu… 
 
(Lire entretien et nouvelles d’Éric FAYE in Harfang N° 48, 50, 67) 


 Jardin sauvage et autres parcs parisiens, textes d’Hervé LE TELLIER 
 avec peintures d’Alexandre de BROCA 
et musiques de Sylvain MOSER Gallimard, 96 pages, 28 € 

 

Objet original que ce recueil composé à six mains : celles d’Hervé LE TELLIER pour les textes, celles d’Alexandre de BROCA pour les peintures et celles de Sylvain MOSER pour les musiques. Ce recueil propose une promenade dans quinze jardins parisiens. Une promenade où tous les sens sont en alerte, où les auteurs ont cherché les « correspondances », où les textes, les couleurs et les sons se répondent, où la mort engendre la vie, où la faune se mêle à la flore… 
Ainsi on peut s’attarder avec les canards du square des Batignolles, avec la carpe « ultime prédatrice du jardin du Luxembourg ». On peut converser avec les morts dans le cimetière Montmartre… Et qui peut-on rencontrer au parc Montsouris ? les souris qui lui ont donné son nom ? Non… mais n’en déplaise à PRÉVERT, « on pourrait ne jamais trouver personne à embrasser au Parc Montsouris, à Paris, sur la terre, la terre qui est un astre… » 
Quel plaisir de lire les mots d’Hervé LE TELLIER tout en contemplant les couleurs des tableaux d’Alexandre de BROCA, et en écoutant les notes de piano de Sylvain MOSER (ou Paloma KOUIDER) après avoir scanné le QR code (et pour les musiciens, lire la partition sur la page). 
Pour chaque jardin, l’approche est différente, elle peut être historique, technique, botanique… elle peut être musicale, picturale, littéraire… elle peut être tout cela à la fois pour notre plus grand plaisir… comme pour « le marché aux fleurs et aux oiseaux ». 
Car bien au-delà des plaisirs minuscules vantés par certains, les tableaux, les musiques et les textes, certes petits par la taille, offrent finalement aux spectateurs-auditeurs-lecteurs des plaisirs… MAJUSCULES ! 

 (Lire nouvelle et entretien d’Hervé LE TELLIER in Harfang N° 16) 

(Lire la suite dans Harfang N° 69 à paraître en novembre 2026)

dimanche 10 mai 2026

HARFANG N° 68 : 12 nouvelles + 3 micro-nouvelles .... toujours pour 12 €


 « Passer en revue » les différents visages de la nouvelle francophone contemporaine pourrait être la bonne formule pour qualifier la richesse et la diversité des textes qui sont au sommaire de ce numéro 68 de la revue Harfang.


En ouverture, Leïla Sebbar (une habituée d’Harfang avec 7 participations) parle d’un « Balcon pour les femmes » dans les mosquées, revisitant pour les jeunes d’aujourd’hui les histoires de Majnoun et Leïla ou de Roméo et Juliette.

Philippe Pichon, poète, romancier, nouvelliste qui vient de publier 2 recueils intitulés  Courts Lettrages (mais aussi ex-flic -lanceur d’alerte- destitué pour avoir dénoncé certaines pratiques policières) et dont « Pierre à l’estomac » raconte une histoire de vengeance.

Jean-Yves Dupuis pour sa première publication propose un « conte hortico-musical » très original (par son sujet et par son style) autour des « Quatre (herbes) de Provence » menées devant un tribunal de l’Inquisition pour y être jugées dans les années 1200…

Dans la rubrique « Nouvelles sans frontières », une première avec la traduction de l’ouzbek (par P. Nishonov) de la nouvelle de K. Dustmuhammad «  Très Honoré Monsieur le Bourreau » qui revient sur l’invention française du docteur Guillotin et son utilisation de 1792 à 1977 !

Comme souvent en passant d’une nouvelle à l’autre, le lecteur voyage ainsi dans le temps et l’espace.

D’abord avec le belge Christophe Bertiau qui fait revivre « la mémoire de Gucheng »  dans la Chine des empereurs Qin.

Puis avec Jean-Michel Binsse qui rappelle le jour de 1858 où « La Clémence quitte le port » de Pondichéry, marquant ainsi le départ des français de la Compagnie des Indes laissant la place aux anglais de l’East India Company.

Ensuite avec Marie-Pierre Emery dont « L’idiot inutile » rappelle avec beaucoup d’humour et d’ironie les pratiques absurdes qui permettaient d’obtenir (ou non) le permis de conduire à Hanoï dans un Vietnam révolutionnaire.

Et avec Laurent Gagnepain qui dans « L’oubli et le labyrinthe » fait visiter entre l’aleph et le zahir un jardin tout droit sorti d’un conte de J. L. Borgès.

Enfin avec Tarik Hamidouche qui raconte le fragile équilibre à trouver entre les bergers et les loups quand « le sauvage veille encore ».

Donc variété de nouvelles, de nouvelles historiques, de contes… mais aussi de nouvelles brèves avec Anne-Sophie Givry, Lilian Marchand et Clara Monte et même les 3 meilleures micro-nouvelles en 100 mots de l’année 2025 avec Marie Derley, Jo Alguazil et Laurence Cannet

Sans oublier, bien sûr, toutes les informations sur le petit monde de la nouvelle dans le Nouvellaire d’Harfang : recensions des recueils récents, des revues, des prix et concours…

Harfang N° 68, 114 pages 12 €

Chèque à l’ordre d’Harfang

13bis avenue Vauban 49000 ANGERS

 

Gilles DIENST : Le rapide de 9 H 24... un recueil exemplaire... prix Litter'Halles 2026

 Le rapide de 9 H 24, Gilles Dienst, éditions Quadrature, 140 p., 18 €



Pour parler des nouvelles dans un recueil, les comparaisons sont légions : les uns parlent de fleurs dans un bouquet, d’autres de pièces dans un puzzle, de tesselles dans une mosaïque… G. Dienst propose ici un recueil de dix nouvelles composé comme une rame de train !


Le lecteur se trouve donc le 1 juillet 1968, gare de Lyon, voie G pour embarquer dans le train 11049 à destination de Marseille. Il prend place dans un compartiment en compagnie de Julien et Christelle avec leurs parents, de Jérôme et de sa mamie… et de Monique et Jacques qui partent pour une nouvelle vie chargés de deux grosses valises, occupant respectivement les places numérotées de 56 à 63 comme l’indique le plan affiché page 6… Mais peu avant Lyon, un accident se produit, faisant plusieurs morts dont Jacques qui prenant l’air à la fenêtre se retrouve « égorgé par la plaque métallique indiquant qu’il était pericoloso sporgersi dalla finestra » et projetant sur le talus deux valises d’où s’échappent des liasses de billets de 500 francs ! Cette première nouvelle joue le rôle de locomotive derrière laquelle s’accrochent neuf histoires où les personnages passent d’une nouvelle à l’autre (pardon, d’un wagon à l’autre !).

Surprises et rebondissements s’enchaînent. «Promener le chien » peut être source d’accident mais aussi de rencontre. « Passer sous la clôture » pour prendre le bus ou prendre « juste une pause » et se faire la belle permet de fuir l’hôpital ou l’EHPAD. Névroses et fantasmes se multiplient dans la banalité du quotidien : l’un tue le temps à la déchèterie, l’autre à regarder ce qui se passe chez les « voisines ». Et malgré l’âge et les pertes de mémoire, le passé de chacun surgit au hasard : ainsi certains petits secrets de famille sont révélés sur la « Tante Cécile » morte à 19 ans… mais dont le cercueil s’avère être vide ! Dans la dernière nouvelle (pardon, le wagon de queue !), on retrouve Jérôme, jeune lecteur de Tintin au Tibet en 1968 qui 55 ans plus tard reste toujours traumatisé par ce qu’il a vécu : il attend Linda sur le quai de la gare de Dax et devenu écrivain, il attend aussi de trouver les mots justes pour la « dernière page » de son prochain livre.

Voilà un recueil comme on les aime, qui sans imposer la linéarité du roman, offre une grande liberté de lecture. Les jurés du Prix Litter’halles ont eu raison d’attribuer leur Prix 2026 à ce recueil exemplaire, bien composé de nouvelles aussi exemplaires, ne serait-ce que par la surprise devenue rare de vraies chutes, voire de doubles chutes !

Un plaisir à partager.

Joël Glaziou

lundi 4 mai 2026

Coup de cœur... pour les micros de Sylvain GUILLAUMET

 Rêvenons à nous, Sylvain Guillaumet, Éd. des 5 sens, 156 p., 15 €

 Harfang, grand défenseur de la micro-nouvelle en 100 mots dans sa rubrique « 100 mots pour le dire » ne peut être insensible au travail de S. Guillaumet.

 En 2021, son précédent recueil La chance de ne pas en avoir était composé de 250 micro-nouvelles de 1000 caractères. Aujourd’hui avec Rêvenons à nous,  il récidive dans le même format.

Mais peut-on rendre compte de 250 micro-nouvelles en 1000 signes, résumer 250 idées, 250 mini-romans en puissance ? Gageure difficile d’abord en raison de la grande variété des sujets abordés et surtout des tons, des registres, des genres, que listes et énumérations ne peuvent épuiser.

La liste la plus longue serait sûrement celle des chansons et chanteurs (S. Guillaumet, musicien, intervient dans les écoles !) de Gainsbourg « la Javanaise » à Souchon « Foule sentimentale », de Trenet à Brel et Brassens, de Nougaro à Higelin et Barbara, de Ferré à Lavilliers et Leprest…

Puis celle des classiques de Bach à Mozart, de Schubert à Beethoven et Villa-Lobos… celle des poètes de Rimbaud à Guillevic… celle des hommes célèbres de Napoléon à Talleyrand et Robespierre et des moins célèbres de Bossis à Giresse… et celle des sujets d’actualité du Covid au dérèglement climatique, de la guerre en Ukraine à l’invasion des moustiques-tigres…

 Stop… le compte-rendu dépasse déjà les 1000 caractères !

Joël Glaziou


(à lire dans Harfang N° 69, Mai 2026)

mardi 13 janvier 2026

Meilleures micro-nouvelles de l’année 2025

 

        Pour la quatorzième année de notre rubrique « 100 mots pour le dire », la participation a continué sa progression avec une compétition de plus en plus serrée entre les habitué(e)s - qui envoient parfois une micro chaque mois !- et les « primo-micro-nouvellistes » qui sont de plus en plus nombreux.

Pour 2025, notre comité de lecture, élargi pour la circonstance, a établi le palmarès suivant :

D’abord « Sans sang-froid » de la fidèle micro-nouvelliste belge Marie Derley,  arrivée sur la deuxième marche en 2024… ce qui tendrait à prouver que la persévérance finit par payer …

Puis « Concession à perpétuité » de Jo Alguazil

 

Sans sang-froid


Juste avant la prise de sang, garrot serré, bras tendu. Je ne regarde pas, je dis à mon médecin, parce que je ne suis pas à l’aise avec les piqûres et le sang. Moi non plus, je ne suis pas à l’aise, il répond, c’est pour cette raison que, quand je dois piquer, je regarde toujours ailleurs. Abasourdie, je tourne la tête pour regarder la sienne. Les yeux baissés sur mon bras, il rit en silence pendant qu’il pose déjà le confetti de gaze sur le trou.

Très drôle, maugréé-je. Vous êtes vraiment très amusant.

 © Marie Derley (Décembre 2025)

 

Concession À perpÉtuitÉ


En 1918, la famille Dos Santos n’avait pas lésiné pour offrir une sépulture digne à tous ses membres tués par la mitraille allemande ou par le virus de la grippe espagnole. Concession à perpétuité, monument grandiose avec porte en fer forgé et deux chapelles latérales dans le goût néo-gothique. 

En cette veille de Toussaint 2025, les bras chargé de fleurs, j’ai trouvé la porte ouverte et en entrant j’ai été saisi par l’odeur d’oignons frits et par des cris d’enfants… 

La famille Dos Santos, à la rue depuis des mois, avait enfin trouvé un refuge digne de ce nom.

© Jo AlGuazil (Novembre 2025)

Le concours permanent de la meilleure micro-nouvelle du mois est à consulter sous l'onglet "Micro du mois"

Les micro-nouvelles (100 mots maximum avec un titre) sont à poster à l'adresse suivante : 

revueharfang@laposte.net


mercredi 7 janvier 2026

MEILLEURS VOEUX D'HARFANG


 

Harfang 

notre blanche chouette fétiche 

vous souhaite une année 2026

pleine de vie, de joies... et de couleurs !





mardi 18 novembre 2025

HARFANG N° 67 : les questions…et les réponses !

 

Si tout roman policier s’ouvre sur la même question : « qui est le meurtrier ? » et se termine, après de nombreuses hypothèses et péripéties, par la réponse à la question posée… de nombreuses nouvelles reposent sur une question explicite (ou non) dont la lecture permet de trouver la réponse.

Les 13 nouvelles de ce numéro 67 sont de celles là.

Ainsi vous pourrez vous interroger avec Eric Faye sur l’identité du premier homme dont la présence a été saisie sur une plaque photographique par Daguerre un certain jour de 1838, Boulevard du Temple à Paris…  Avec Dany Maurel, sur cette « elle » qui accompagne Milo ? Avec Françoise Henry, sur « la femme qui étendait le linge » ?  Avec Joëlle Miquel, sur le « on » qui hante la vie de Catherine depuis son enfance ? Et avec Emmanuel Roche, sur les liens entre Francisco Pistola et Laura Gorla et le film « Le diamant de Paris » ?

Et les questions récurrentes sur les liens entretenus avec les animaux et autres volatiles… Ainsi Emmanuelle Favier s’interrogeant sur les « murmurations » des oiseaux en bord de Loire ; Didier Gotthold sur les regards qu’échangent merle et chatte ; Jean-Yves Robichon sur les liens unissant Pia et « la grive musicienne » ou enfin Thomas Zevski sur les liens entre Hector et « le coqueuleur ».


Et vous vous demanderez enfin avec Eugen Oniscu (traduit du roumain dans la rubrique « Nouvelles sans frontières ») pourquoi Catalina « à l’âme attristée » ne regarde pas sa mère…

Et si vous voulez savoir quels sont les meilleurs recueils parus ces derniers mois, quelles sont les meilleures revues de nouvelles ou quels sont les lauréats des prix et concours 2025…

 … lisez le numéro 67 d’Harfang à la recherche des réponses…

 

Harfang N° 67, 132 pages, 12 €

Chèque à adresser à

Harfang 13 bis avenue Vauban 49000 ANGERS

 

 

 

 

dimanche 6 juillet 2025

COUPS DE COEUR POUR L'ETE : ROCHE, GLAZIOU

 De Paris à Buenos Aires, Emmanuel Roche, Éditions Banlieue Est, 238 pages, 18 €



Depuis Un piano à la Nouvelle-Orléans (Paul&Mike, Prix de la Ville d’Angers en 2016), La grandeur de l’Amérique (Paul&Mike, 2018)  et Spiaggia (Paul&Mike, 2021), E. Roche régale ses lecteurs de recueils composés comme des romans avec des personnages récurrents et une grande unité spatio-temporelle : l’Amérique de Trump ou l’Italie des années cinquante.

Ce nouveau recueil ne déroge pas à la règle : on y croise onze français à la fin des années trente qui choisissent de s’exiler en Argentine. Si leurs motivations sont différentes, les uns fuyant l’Europe pour des raisons historiques ou politiques, les autres pour des raisons personnelles et sentimentales, tous ont en commun la passion du ballon rond et se retrouveront sur un terrain pour former une équipe qui affrontera une équipe argentine… histoire de faire oublier que la quatrième coupe du monde de football prévue en 1942 n’a pas eu lieu pour cause de guerre.

Ces onze, les Saviniac, Levitski, Colombe, Camerlingue, Berthy… et quelques autres qui gravitent autour d’eux passent d’une nouvelle à l’autre, passent d’un petit boulot à un autre, passent d’une femme à une autre tout en racontant les petits événements drôles ou dramatiques de l’époque…

Époque parfaitement identifiable grâce à la bande-son qui accompagne toujours les recueils d’E. Roche ; ici on entend en sourdine les voix de M. Chevalier, L. Delyle, M. Dietrich, R. Ketty, T. Rossi, J. Sablon, C. Trenet, L. Ventura… et bien sûr quelques tangos argentins.

Les onze nouvelles sont soudées, comme doivent l’être les onze joueurs d’une équipe de football s’ils veulent gagner !

 Signalons la sortie concomitante d’un roman d’amitié, d’amour et de folie, plutôt noir, En position de hors-jeu (Paul&Mike) qui se déroule en 2020 sur fond de téléréalité au moment où la Coupe du monde de football va commencer.

En position de hors-jeu, Emmanuel Roche, Éditions Paul&Mike, 264 pages, 17 €

***

Fenêtres, Joël Glaziou, éditions Maïa, 90 pages, 18 €

 Qu’est-ce qu’une fenêtre ? Un espace vitré, le plus souvent rectangulaire, et qui donne sur l’extérieur, laissant ainsi passer la lumière. Eh bien, la forme s’unissant au fond, les 85 textes qui composent le nouveau recueil de Joël Glaziou justement intitulé Fenêtres, sont présentés chacun sous forme rectangulaire, constituant des agglomérats d’une vingtaine de lignes, ne laissant aucun vide et ainsi tous d’un seul tenant.

Très tôt l’on apprend qu’il va s’agir d’un « dictionnaire amoureux des fenêtres », non pas à la manière de la belle collection des éditions Plon, mais de manière toute personnelle puisque chacun des textes retenus comporte une « entrée » en caractères gras et italiques. Nous progressons ainsi au fil des pages depuis le mot « agenda » jusqu’au mot « zones » en passant par « ardoise », « augure », « Babel », « Bach », etc. Occasion pour l’auteur d’afficher un bel hédonisme face au monde extérieur, aux nuages, à la lumière dans tout ce qu’elle offre de changeant, mais aussi dans le rapport aux autres, aux amis, aux enfants et petits-enfants, bref à tout ce qui contribue à la joie de vivre. Et l’on n’oubliera pas les nombreuses références à la peinture (Magritte souvent attesté), à la musique (Bach ou Debussy, ou encore le jazz, mais aussi la chanson), et bien évidemment l’amateur de littérature ne peut s’empêcher de citer Baudelaire ou Camus et le poète aime à citer Guillevic, sachant que « tout poème est aussi une fenêtre, cadre qui ne prend sens que par son contenu ».

Moins convaincante ou en tout cas moins poétique nous paraît la référence aux « windows » – ou quand l’informatique s’empare du mot « fenêtre » qu’elle anglicise – mais il faut s’y faire, le monde a changé et, comme les fenêtres de nos maisons, elles constituent autant d’ouvertures sur le monde – et chacun d’entre nous ne saurait le regretter.

Merci pour cet hymne à la vie, au plaisir d’exister, de découvrir ou de redécouvrir les innombrables facettes d’un quotidien qui, pour peu que l’on ouvre les fenêtres de la connaissance et de la mémoire, a tout pour enchanter.

Charles Rieux