mercredi 29 avril 2015

Coups de coeur : ADAM, DUBIN, GREGGIO...


Les impudiques, Philippe Adam, Verticales, 208 pages, 18 € 50

Après avoir traité la vieillesse dans Centenaires (2010) et les jeux de hasard dans Jours de chance (2011), P. Adam reprend ici le même dispositif narratif en inventant des témoignages sur la sexualité. Entre enquête sociologique et reportage journalistique, il donne la parole à nos contemporains en proie à la libido. Le lecteur se trouve alors devant une sorte de kaléidoscope, multipliant les points de vue et composant ainsi une sorte de patchwork fait d’instantanés, de fragments, de monologues…
 

De longueur, de registre et de ton très différents, certains de ces instantanés qui saisissent souvent avec dérision la misère sexuelle de l’époque ne sont pas sans rappeler les « nouvelles en trois lignes » de F. Fénéon ou encore les « microfictions » de R. Jauffret.
 
    Pour éviter la dispersion et l’ennui, P. Adam a introduit quelques séries, sortes de mini-feuilletons qui apportent une certaine continuité à l’ensemble. D’abord avec cette femme qui raconte sa première fois, sa deuxième… sa vingtième… et « les fois d’après » tant la série semble inépuisable ! Puis les messages échangés avec Jean-Louis sur un forum… Et l’histoire de la vengeance de Suzanne malmenée sur le tournage d’un film porno. Aussi l’histoire de Solange, la mamie vedette de « Solange est aux anges »et « Solange s’envoie en l’air » qui tourne des pornos pour arrondir ses fins de mois ! Ou encore les déboires d’un couple homosexuel à Avranches. Et enfin les aventures, vécues épisode par épisode, de cette chinoise qui arrive dans un village de montagne où n’habitent plus que des hommes.

S’il s’agit bien de récits impudiques, il convient pourtant de préciser que l’on est loin de la vogue hard et des clichés à la mode sur l’érotisme. Et d’ajouter qu’il y a aussi de l’humour (avec ceux qui annotent le dictionnaire médical sur l’anatomie d’un sein ou d’une verge), de la dérision (ah ! les récits de fiascos !) et enfin beaucoup de tendresse pour tous ces personnages qui sont souvent à la dérive.

Signalons enfin (cerise sur le gâteau !) le plaisir de lire de superbes « micro-nouvelles » qui auraient pu figurer dans notre rubrique « Cent mots pour le dire ». À lire entre autres « Compter les moutons » (p. 128) ou « Sans rancune » (p. 155) : un régal !

Joël Glaziou

L’Empouse et autres écarts, Sylvie Dubin, Paul&Mike,  258 p., 15 €

Après la galerie de femmes de son premier recueil (Selon elles qui lui a valu le Prix de la Nouvelle de la Ville d’Angers en 2010), S. Dubin offre aux lecteurs un recueil tout aussi composé, mais dans un registre très différent, souvent proche d’un fantastique littéraire et « insolite » comme le qualifie Myriam Boucharenc dans la préface.

Chacune des 14 nouvelles se situe entre rêve et réalité et repose sur un écart par rapport à la norme ou la logique dans les actes les plus simples de la vie quotidienne. Écart aussi par rapport aux codes et aux genres littéraires. Écart de langage enfin qui génère souvent l’histoire elle-même.
Ainsi dès la première nouvelle, le titre (Le chagrin dans la peau) et le nom du personnage (Valentin Azerty) renvoient le lecteur au fantastique balzacien. Et aussi au conte de fées puisque la machine à écrire chinée dans une brocante possède le don de « dire la vérité » et que chaque phrase écrite est aussitôt exaucée…
    Mais pour trouver le vœu ultime avant l’usure du ruban, il faudra quitter le fantastique en revenant à la réalité et à la situation initiale.

Écart également par rapport aux mythes quand dans une nouvelle proche de la science-fiction, « Mutatis mutandis », le mythe biblique de la création est inversé. Quand Gabriel, ancien torero et nouveau Thésée, inverse le mythe du minotaure dans les « passages circulaires » et le labyrinthe des arènes dont il est devenu le gardien. Ou quand à la faveur d’un froissement de voile, c’est Galatée qui crée littéralement le sculpteur. 

Écart enfin par rapport aux codes et aux genres quand dans la nouvelle centrale (le recueil étant composé en miroir) « In folio », le personnage se retrouve dans le décor d’un roman policier qu’il a lu autrefois et où personnage et lecteur sont invités à chercher « derrière le rideau ».

Avec ces écarts et ces petits décalages, l’auteur laisse du jeu, crée  un espace où le sens peut s’insinuer et le lecteur faire preuve de perspicacité et d’imagination. Qu’il s’agisse du jeu de piste ou du jeu de mots, d’une enquête policière ou d’une quête de sens, le lecteur est invité à déchiffrer, à décoder ce qui s’écrit à l’envers du texte, « derrière le rideau ». Pour cela, il doit lire dans chaque mot, dans chaque écart la trace laissée par l’auteur. Un peu comme les cailloux du Petit Poucet pour retrouver son chemin.

Ainsi la deuxième nouvelle joue sur la polysémie puisque l’histoire se construit sur les trois acceptions du mot « empouse » : insecte, spectre et fausse idée.

Pour d’autres, onomastique et anagramme sont autant d’indices de lecture. Dans « À corps écrit », le personnage qui voit sa peau se couvrir de lettres, de mots, de « phrases-Babel » qui mêlent des langues inconnues… s’appelle Lentiret (anagramme de « lettrine »)… Quant au double qui parasite la vie du narrateur qui voulait se suicider, il s’appelle Anderich (ander-ich : « l’autre-moi » en allemand).

Enfin, si la contrepèterie finale dans « Les scélérates » peut être une aide secondaire pour le lecteur,  le jeu palindromique présent dans les onze sous-titres de la très borgésienne « Prophétie des miroirs » est essentiel pour sa compréhension.

Avec son lot de miroirs, de doubles, de cercles et de labyrinthes, on se trouve bien dans un univers fantastique. Mais au-delà des clins d’œil évidents à Borgès et Cortazar, dans cette bibliothèque infinie qui se tient à l’envers de ce recueil, il y a aussi des références à des livres et des auteurs imaginaires qui ne doivent pas faire oublier que l’humour est aussi une forme d’écart, une prise de distance par rapport au réel.

Ce faisant, à la manière d’un Raymond Roussel qui livra la clé de ses romans dans son ouvrage intitulé « Comment j’ai écrit certains de mes livres », S. Dubin lève le voile ou le rideau en nous livrant métaphoriquement quelques secrets d’écriture et quelques leçons de lecture. Qu’elle en soit ici remerciée !

Joël Glaziou
 

Femmes de rêve, bananes et framboises, Simonetta Greggio, Flammarion, 144 p., 17 €

Voici sept nouvelles traversées par l’amour et la mort. Vie, amour et mort mêlées en une danse légère et grave comme dans la chanson de Paolo Conte qui mêle « femmes de rêve, bananes et framboises »  et qui donne son titre à ce recueil.

Dans « Os de lune », il y a la légèreté d’un « rêve d’oiseaux de toutes les couleurs » et d’un air de violon en plein cœur du camp d’Auschwitz, au moment où le personnage perd son ami Mirko. Il y a aussi le regard de Mond, la chienne  SS au nom de lune qui « était du côté de la vie » et qui l’accompagne au moment de fuir le camp au péril de sa vie.

Légèreté et gravité aussi, dans l’évocation de Romain Gary dont la vie oscille entre « la joyeuseté de la rage [et] la vitalité de la colère » et dont la silhouette hante la nouvelle « quelque chose comme du bleu ». Et l’on sent le regard de compassion de Simonetta sur  un Romain Gary au moment où sa vie bascule, où Jean Seberg s’éloigne et où il se dédouble en Emile Ajar !
N’est-ce pas ce même regard que l’on retrouve chez le personnage de la nouvelle « il pleuvait quand je suis partie » (déjà publiée dans Harfang N° 42) qui  avoue n’aimer que ceux qui sortent de la norme : « je n’aime que les anomalies et les fêlures chez les êtres, les déchirures et les failles, car c’est par là que s’engouffre la vie, que la lumière passe » (p. 95) ?

Car S. Greggio porte sur ses personnages un regard bienveillant, un regard de compassion, « compassion animale, celle que l’homme devrait avoir pour l’homme, pour les arbres et l’herbe et tout ce qui l’entoure » (p. 17). Regard de compassion sur l’enfant qui nait, sur l’ami qui meurt, sur l’amant après l’amour, sur l’amour qui s’éloigne.

Enfin, léger et grave, il y a l’amour jusque dans la mort quand S. Greggio dresse la liste de tout ce qu’elle aime dans la vie (nager la nuit, dîner sous le mûrier, écouter les Suites pour violoncelle de Bach, frissonner de fièvre, penser à la mort, penser à la vie…) et organise ses propres funérailles en souhaitant que des garçons « nus et gémissants, se jettent sur [son] cercueil » !

Joël Glaziou

 

 

dimanche 11 janvier 2015

TOUT SUR LA MICRO-NOUVELLE ?

Au moment où commence la troisième saison de notre rubrique intitulée la « micro-nouvelle du mois » ou « 100 mots pour le dire » et où la « meilleure micro-nouvelle 2014 » vient d’être distinguée, nous voulons prendre le temps d’une petite réflexion sur cet engouement pour ces « petits textes brefs en prose » qui apportent autant de plaisir aux auteurs qu’aux lecteurs.
Car tout au long de l’année, pas un jour ou presque sans qu’une micro-nouvelle n’arrive dans notre boîte. Dans cette lecture quotidienne, ce qui frappe d’emblée, c’est la grande liberté et l’extrême diversité de tons, de registres, de styles : on passe d’un dialogue à une lettre, du fantastique à l’absurde, de la science-fiction au polar, de l’aphorisme au poème en prose…
Nous ferons l’économie d’un discours théorique sur les différentes définitions et autres appellations… sinon en rappelant que proche de la « micro-fiction » ou de la « short short story » selon la dénomination anglo-saxonne, elle désigne un texte caractérisé par une brièveté extrême, mais dont la longueur peut cependant varier entre quelques mots et 1000 mots maximum !

 
Ce qui pourrait apparaître comme un nouveau genre est attesté depuis quelques années par des publications : les 500 Microfictions de Régis Jauffret (2007, Gallimard)  ainsi que Cent onze micronouvelles (éd. Le Grand fleuve, 2007) autour de Laurent Berthiaume et du collectif Oxymoron ou plus récemment les 50 Élucidations d’Alexis Jenni (2014, Gallimard). Parallèlement, la micro-nouvelle s'est sans doute développée avec l'arrivée d'Internet, média favorisant les textes courts et concis et avec l’habitude de « twitter » en 140 caractères (lire par exemple le recueil de Bernard Pivot Les tweets sont des chats ! (2013, Albin, Michel).
 
 

Pourtant l’art du bref n’est pas nouveau ! Sa pratique, selon les époques et les codes, a connu  sous des formes, des fonctions (de narration, de description, d’information, de réflexion…) et des appellations différentes une présence constante depuis l’Antiquité ! Souvenons-nous des anecdotes, des histoires, des fables du monde grec !

 Ainsi pour mémoire Le loup et le chien tiré des Fables d'Esope (vers 420 av. J.-C.)
 
"Un loup voyant un très gros chien attaché par un collier lui demanda : « Qui t’a lié et nourri de la sorte ? — Un chasseur, » répondit le chien. « Ah ! Dieu garde de cela le loup qui m’est cher ! Autant la faim qu’un collier pesant. »
Cette fable montre que dans le malheur on n’a même pas les plaisirs du ventre."

Souvenons-nous aussi des poèmes en prose qui ont fleuri au XIXe siècle, comme ce modèle de perfection qu’est « L’étranger » de Charles Baudelaire dans Petits poèmes en prose » (1869)

"Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ? - Je n'ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
- Tes amis ?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie ?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté ?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
- L'or ?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh ! Qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !"
N’oublions pas, au seuil du XXe siècle, les Nouvelles en trois lignes publiées dans les journaux à partir de 1906 par Félix Fénéon qui transforme alors les « faits divers » en véritables « haikus journalistiques ».
 
"C'est au cochonnet que l'apoplexie a terrassé
M. André, 75 ans, de Levallois.
Sa boule roulait encore qu'il n'était déjà plus."
 
Puis – légende ou réalité ? – l’apport d’un autre écrivain journaliste en la personne d’Ernest Hemingway (1899-1961) signe le véritable bulletin de naissance de la micro-nouvelle. D’abord en lui donnant un cadre précis : elle doit pouvoir être écrite « au dos d’une boîte d’allumettes » et ensuite en l’illustrant de superbe manière avec un texte de six mots qui deviendra célèbre :
 
"For sale : baby shoes, never worn"
("À vendre : chaussures de bébé, jamais portées").
 
Finalement, 6 mots, 3 lignes, 140 caractères, 100 mots ou plus… peu importe. Peu importe aussi l’appellation selon les pays et les langues (dans les littératures anglo-saxonnes, francophones, hispanophones…). Ce qui compte, c’est la grande vivacité de cette pratique aujourd’hui. Nous n’en donnerons que quelques preuves – sans souci d’exhaustivité – avec le Prix Pépin qui récompense depuis 2008 un texte de science fiction de 300 signes maximum (titre inclus) ou avec quelques publications récentes des recueils originaux : Isabelle Sojfer  Cent quinze romans-fleuves (Les Petits matins, 2007), Luc-Michel Fouassier Histoires Jivaro (Quadrature, 2008), Jean-Jacques Nuel Courts métrages (Pont au Change, 2013)… et bien d’autres encore (arrêtons là notre liste par souci de concision, qualité première requise à tout amateur de micro-nouvelles !)
 
 

 Alors lisez, écrivez des micro-nouvelles et poursuivez l’aventure en nous adressant vos « 100 mots pour le dire » !
 

LA MEILLEURE MICRO-NOUVELLE DE L'ANNEE 2014

Les membres permanents du comité de lecture de la revue Harfang ont voté pour élire la "meilleure micro-nouvelle" parmi les12 sélectionnées et publiées sur notre blog au cours de l'année 2014.
Voici donc le résultat :

1 Francis BOQUEL pour "Fin de soirée"  (Janvier 2014)
2 Jacques COURTIN pour "La ronde des mots passés" (Septembre 2014')

Le gagnant recevra un abonnement d'un an à la revue Harfang et son texte sera publié (ainsi que celui arrivé en seconde position) dans le N° 46 de la revue  (à paraître au printemps)

C'est le moment de remercier tous ceux qui nous ont adressé des textes tout au long de l'année... Merci pour leur persévérance et leur patience... car il  y a beaucoup de refusés et peu d'élus (12 par an... mais c'est la règle du jeu)
Alors quelques conseils :
- continuez à nous adresser vos micro-nouvelles (en 100 mots maximum)
- récidivez dans les mois suivants en cas de refus...
- ... par contre, si votre texte est retenu comme "micro-nouvelle du mois", merci d'attendre l'année suivante pour nous adresser un nouveau texte.


lundi 22 décembre 2014

LES VOEUX D'HARFANG


HARFANG
vous souhaite de
Bonnes Fêtes de fin d'année 2014

Notre chouette blanche
vous invite aussi à partager
plein de "bonnes nouvelles"
de toutes les couleurs
pour l'année 2015 !

dimanche 14 décembre 2014

OFFREZ (VOUS) DES NOUVELLES DE PRIX !


Pour Noël, offrez des nouvelles a vos proches
et pour la nouvelle année, lisez des nouvelles
Voici un petit rappel des meilleurs recueils primés en 2014
 
Prix Goncourt de la Nouvelle 2014
Vie de Monsieur Leguat de Nicolas Cavaillès (Éditions du Sonneur)

Grand Prix de la Nouvelle SGDL 2014
Nos gloires secrètes de Tonino Benacquista (Gallimard).

Prix Litter’Halles 2014
Noche triste de Stéphane Monnot (Antidata)

Prix Boccace 2014
Le Grand Labeur de Jean-Pierre Cannet (Rhubarbe) 120 pages, 10 €

Après romans, poésies et pièces de théâtre, J. - P. Cannet revient avec un recueil de 16 nouvelles (dont « Le revenant » publié dans Harfang N° 40) où l’on retrouve une prose poétique très personnelle et une peinture expressionniste d’un « paysage de catastrophe » qui se caractérise par la force de ses images et par son écriture au couteau.

Dans la plupart des nouvelles, cela commence par une violence sourde, celle des guerres quand les avions menacent dans le ciel et « quand les chevaux finissent dans les arbres » (p. 12) ; celle des conflits sociaux, des conflits au sein des couples et des familles quand la mort rôde déjà et qu’on attend que le père ou le grand-père en finisse avec la vie. La nature, les animaux (chevaux, singes, poissons, bœufs…) et les enfants sont les premières victimes. Mais dans cet enfer des hommes où la mort ne résout rien, les adultes semblent continuer à vivre, à survivre sans rien voir de la réalité environnante... Et les valeurs sont inversées : seul l’aveugle semble prévoir l’attaque aérienne en envoyant l’enfant se cacher dans une bouche de métro. Alors la solution serait-elle de se cacher dans les entrailles de la terre ? de se réfugier dans la mer ? ou dans la mère… comme le suggère symboliquement le « voyage à l’envers » de la petite sœur trop chétive pour vivre qui retrouve la « chambre de muqueuses » du ventre maternel. Comme le décrit aussi la scène finale où deux enfants, fuyant une charge de police lors d’une émeute, trouvent refuge dans « l’intime du bœuf et bien après sa mort » attendant dans les « lueurs d’igloo, des muqueuses de voile, l’aube d’un bleu qui point ».

Les images surgissent avec force à chaque phrase. Et les mots, dans leur nudité originelle, retrouvent toute leur force et leur cruauté pour crier la vérité crue du monde comme il va.

J.-P. Cannet nous rappelle ici que les hommes ont encore un « grand labeur » devant eux pour le « remorquage de la mer » et pour l’oubli des déserts qui nous entourent.

Joël Glaziou (in Harfang N° 44)

Prix du Premier Recueil (SGDL) 2014
Sangliers noirs pivoines roses de Gaëlle Heureux (La Table ronde) 160 p., 16 €

Dès les premières lignes, le lecteur est plongé in medias res dans un décor kitsch où l’on trouve une tête de sanglier accrochée au mur (elle se décrochera et tuera le père), une bibliothèque de faux livres, une vitrine de chiens en porcelaine, une collection de porte-clés publicitaires… Autant d’objets insignifiants et de « petits riens » qui reviennent, comme dans un rêve, d’une nouvelle à l’autre et dont on dit « c’est curieux comme certains détails restent alors que l’essentiel s’efface » (p. 52). Ainsi on se rappelle les petits carnets bleus mais pas « le jour où ma sœur est morte » ; on oublie tout pour un « poulet avec beaucoup de mayonnaise » dont on dit « j’ai peur que ce ne soit là l’essentiel » (p. 95).

Ces petits riens récurrents qui traversent les 15 nouvelles donnent une tonalité particulière et une grande unité à ce recueil. Un univers original se met en place où les pivoines roses d’une nappe dans la cuisine font écho aux pivoines que le mari violent offre à sa femme pour se faire pardonner un « tympan crevé » ! Un univers où le constat d’une vie qui sombre dans la banalité et le train-train quotidien fait écho à la violence qui s’exerce sur les hommes et les femmes : usure des couples et des corps, maladie, mort. Un univers onirique enfin où surgit parfois un élément qui vient perturber l’ordre normal : une tête coupée dans la poubelle qui vient hantée l’esprit d’une mercière, un violoncelle enfermé dans le ventre de l’arrière-grand-mère, un potamochère qui traverse le rêve d’un moine (signalons que outre les sangliers et autres cochons - que l’on égorge-, chats, chevaux rouges, poissons rouges -que l’on pêche dans une piscine- et autres animaux sont légion !)

Pour amener le lecteur à entrer sans réserve dans cet univers et dans cette galerie de personnages dont elle fait des portraits savoureux, G. Heureux a choisi des procédés simples : narration à la première personne, narrateurs très majoritairement masculins.

Un premier recueil prometteur d’une jeune auteur (qu’Harfang a déjà publiée N° 42 & 43). À suivre.

Joël Glaziou (in Harfang N° 44)

Prix de la Femme Renard 2014
Les Dames du Chemin de Maryline Martin (Glyphe) 156 p., 12 €

Au seuil de l’année 2014 où l’on commémorera le centenaire de la Première Guerre Mondiale, ce recueil (avant sans doute les nombreux autres ouvrages qui ne manqueront pas d’être publiés sur le sujet) vient à point nous rappeler ce que fut le quotidien de ceux qui ont subi l’enfer du « Chemin des Dames » ainsi que le quotidien des « Dames » qui les ont accompagnés sur ce chemin.

M. Martin a su choisir parmi tant d’autres possibles, douze situations qui permettent de plonger le lecteur au cœur de cette tragédie et aussi des consciences de l’époque.

D’abord en relatant la vie quotidienne des poilus dans les tranchées sans épargner au lecteur les « relents de chloroforme, de cadavres, de chlorure de chaux et de merde », celle des poilus en « perm » qui retournent au village et se payent un peu de bon temps, celle des « gueules cassées » renvoyés dans les hôpitaux à l’arrière, et des « planqués » à Paris… mais aussi celle des femmes, infirmières, marraines de guerre, mères, femmes, sœurs, fiancées… Le tout est historiquement bien documenté, jusqu’à noter les petits détails vestimentaires et à restituer le vocabulaire imagé des poilus eux-mêmes.

Chacune des douze nouvelles est comme une petite scène saisie, un instantané. Tout l’intérêt de ce recueil étant de ne pas tomber dans le manichéisme facile des images d’Epinal et des cartes postales d’époque.

Ainsi on peut suivre Paul qui, comme beaucoup d’autres, part « fleur au fusil » et passe une dernière nuit avec une femme dans une chambre d’hôtel avant de monter au front : se reverront-ils ? Puis Ferdinand qui, ayant refusé de monter en ligne, est passé en conseil de guerre, a été condamné à mort dans un premier temps, puis finalement aux travaux forcés : reverra-t-il Marguerite ? Quant à Abdoulaye, tirailleur sénégalais, reverra-t-il Hortense, sa marraine de guerre, une fois rentré au pays ?

Quand Auguste arrive en « perm » à Paris, il s’étonne de voir que la vie continue comme si de rien n’était pour les profiteurs de guerre et les « embusqués » de l’arrière. Mais quand il retrouve Renée à la Lanterne rouge, il lui parle des rats et des poux… mais il tait les morts et les obus ! Quand un autre retrouve le temps d’une « perm » sa Normandie natale et Marie, sa « jolie fiancée » et d’autres « dames du chemin », c’est une courte pause car le « Chemin des Dames » l’attend qui deviendra pour lui « chemin des armes, chemin des larmes » avant de devenir « chemin de croix » et de se terminer dans la boue de Verdun sous une croix de bois et la plaque « Tué à l’ennemi. Mort pour la France ».

D’autres ne retrouvent l’arrière que blessé comme Michel, futur « gueule cassée » qui voit un « ange blanc » en chaque infirmière. Ou comme ceux qui amnésiques, aphasiques, névrosés, blessés sans blessure, sont entassés et cachés et dont les ombres font une « ronde » dans les cours des hôpitaux.

Enfin M. Martin n’oublie pas les femmes et les enfants, victimes elles aussi, de cette guerre. Petite fille qui tient son journal et envoie des lettres au papa parti au front. « Enfant de personne » qu’aucun ne veut voir, comme celui de Noémie, violée par l’ennemi, enceinte, qui accouchera d’un enfant « né le cordon autour du cou, préférant rester dans les limbes de la nuit ». Femme contrainte au travail dans les fermes ou dans les usines. Et aussi veuve de guerre, devenue agent double pour venger son mari sous le nom d’Alouette, qui couche avec Helmut, un baron allemand des services de renseignements.

Seule lueur d’espoir dans ce sombre tableau avec Victorine remerciant la « Providence » qui a permis à Victor de traverser cinq années d’épreuves et qui rentrera du front pour faire connaissance avec sa fille, bien nommée Victoire… née le 11 novembre 1918 !

Alors, avant de relire tous les grands textes écrits depuis un siècle de Barbusse, Dorgelès et Genevoix à Cendrars, Céline et Rouaud… et avant de découvrir tous les ouvrages qui ne manqueront pas sur le sujet dans les années à venir, un conseil : lisez ce recueil qui en douze petits tableaux a su saisir l’essentiel. 

Joël Glaziou (in Harfang N°43)

 Prix Oroir’elles 2014
Derrière les grilles du Luxembourg de Pablo Mehler (Moires)

Prix de la Nouvelle d’Angers 2014 (sur manuscrit)
Sept fois presque rien d’Estelle Granet (D’un Noir Si Bleu) 96 pages, 10 €
 (cf. Harfang N°45)

Voici un recueil qui sous un titre (faussement) modeste, est très abouti.

Dans sa structure d’abord. Unité de lieu (le Brésil), unité narrative avec une construction chorale (un personnage secondaire d’un récit devient le personnage central du suivant). Mais ce travail d’unification du recueil n’a rien d’artificiel et ne répond pas à un impératif de pure forme ; il vient au contraire au service du propos : décrire ce « presque rien » qui donne son titre au livre.
Ainsi le Brésil n’est-il pas traité pour son potentiel d’exotisme. Bien sûr, il y a le fleuve et la forêt équatoriale ; mais le  fleuve (jamais nommé) et la forêt (à peine décrite) n’apparaissent que dans la première et dernière nouvelle ; ils enchâssent les récits, comme ferait le cadre pour un tableau. Au milieu de ce cadre, c’est la ville qui sert de décor. Et un décor « métonymique » : c’est « le lotissement » où vit Isabela au pied de la colline dans Le Mont d’os, « le centre-ville » (mais de laquelle ?) et son hôtel Plaza dans Beliza, un quartier d’affaire, son « immeuble Uruguay » et sa place avec « le banc en fer forgé » dans Clarisse, un bord de mer mangé par le béton dans Fuschia  On ne trouvera pas davantage d’analyse sociologique, encore moins ethnographique, même si sont évoqués les enfants des rues, les maisons de religion où les déshérités se mettent en transe en invoquant les orishas ou encore les indiens du fleuve que va rencontrer une jeune et naïve anthropologue.
Autant le dire, c’est un autre lointain qui  intéresse l’auteure : le « lointain intérieur » (Michaux).
     Là est son ambition : saisir « l’humanité commune » en flagrant délit de déséquilibre. Voilà pourquoi le Brésil n’est pas une simple toile de fond au recueil, mais le pays où ce déséquilibre a trouvé son expression unique, la saudade, mot absolument intraduisible. Quelque chose comme le « manque à être »  ou « l’être à côté », « l’exil à soi-même », pas tout à fait la mélancolie ni la nostalgie, pas tout à fait le désir de mourir ni celui de vivre… Tous les personnages sont en effet comme Paulo (Volte-face) qui est « mal ici, mal là-bas », qui a le « mal d’ailleurs ». Tous ont le sentiment de ne pas être là où ils sont, d’être poursuivis par une ombre intime qu’ils n’identifient pas, de vouloir quelque chose - mais quoi ? Leur mélancolie est irrationnelle, parfois enfantine ; elle est déclenchée par une migraine, un frisson, un bruit, une odeur. Ils approchent alors aux frontières de la folie, les franchissent parfois, reviennent - mais pas tous -  dans la vraie vie. Ceux qui sont sauvés le sont par l’amour, grâce à quoi la fissure est colmatée, du moins provisoirement. Car les récits ne sont jamais vraiment achevés, ils restent suspendus au-dessus des failles qu’ils nous ont fait apercevoir. Et on se demande ce qui s’est passé, finalement. Un chagrin pour rien, une angoisse pour rien, une colère pour rien.        Trois fois rien.
 
     Trois fois rien ?  Non : Sept fois presque rien, mais qui en dit beaucoup.
Sylvie Dubin

 

mercredi 3 décembre 2014

Pablo MELHER : Prix Ozoir'elles 2014

Pour sa septième édition, le Prix Ozoir'elles 2014 a été remis le samedi 29 Novembre lors du Salon du Livre d'Ozoir à Pablo Melher pour son recueil Derrière les grilles du Luxembourg (Editions Moires). Ce prix a la particularité d'être attribué par un jury de lectrices ozoiriennes ! Trois autres recueils étaient en compétition : Les gorges rouges de C. Balbo, Caprice de la reine de J. Echenoz et Passage de l'amour de P. Roze.
 
P. Melher entre les Ozoiriennes, le Maire d'Ozoir, J-F. Onetto et l'organisateur L-M Fouassier
 
 
Parallèlement au Prix Ozoir’elles 2014 le palmarès du Prix de la nouvelle d’Ozoir-la-Ferrière a été dévoilé par le président du jury, Didier Daeninckx:

1 Marie-Hélène Martens    pour   Le canal perdu
Jean-Marie Cuvilliez      pour   La dame du Léman
Marie-Astrid  ROBA  pour   La lumière rasante du soleil en hiver

Pour cette neuvième édition, les organisateurs avaient reçu 252 textes. Le règlement de la neuvième édition est d’ores et déjà disponible et les textes doivent être adressés avant le 30 juin 2015.
Hôtel de ville d’Ozoir-la-Ferrière
Service culturel (Concours de nouvelles)
45 avenue du Général de Gaulle
77330 Ozoir la Ferrière
Tel : 01 64 43 55 15

mercredi 26 novembre 2014

Estelle GRANET : Prix de la Nouvelle 2014

Jeudi 20 Novembre 2014 à la Bibliothèque Municipale d'Angers

La "Soirée Nouvelles" commence par  la rencontre avec Simonetta Greggio, journaliste, nouvelliste, romancière (le jour même, elle a "manqué" de peu le Prix Interallié pour son roman "Les nouveaux monstres"). Primée en 2011 pour son recueil "L'odeur du figuier", elle témoigne de l'importance des prix littéraires. Mêlant l'humour, le sérieux et la séduction, elle fait part de son expérience en tant qu'auteur mais aussi en tant que lectrice et jurée : elle a été présidente du Jury Ozoir'elles et faisait partie du jury final de notre cinquième édition du Prix de la Nouvelle d'Angers.
 
On peut lire une partie de l'entretien sous l'onglet "Rencontres" 


Estelle Granet lisant un extrait de sn recueil, sous le regard de Simonetta Greggio
Dans la seconde partie, devant une soixantaine de personnes*, en présence des principaux partenaire de ce Prix (notamment la Mairie d'Angers, représentée par Mme C. Blin et P. Arnaud, directeur des éditions D'un Noir Si Bleu), le Prix 2014 a été remis à Estelle GRANET pour son recueil "Sept fois presque rien". Symboliquement P. Arnaud lui remet les exemplaires d'auteur. Puis S. Dubin (lauréate 2012) "passe" le relais en rappelant les qualités d'unité et de composition que le jury a appréciées.
 
(Estelle GRANET, Photo Michel Durigneux)
 
Après une lecture "apéritive" extraite du recueil et un échange avec l'auteur sur son travail d'écriture, sur le choix du titre, sur ses projets, la soirée s'est poursuivie avec la séance traditionnelle de dédicaces.
 
On peut lire l'entretien qu'elle nous a accordé dans le N° 45  de la revue Harfang
 
* Quelques un(e)s des 254 participants au Prix 2014 se trouvaient dans la salle. Conformément au règlement tou(te)s ont reçu un exemplaire du recueil primé.
 

 
On peut se procurer le recueil au prix public de 10 € (franco de port)

La Presse en parle déjà !

Article paru ans le Courier de l'Ouest du Mardi 25 novembre 2014
 

mardi 25 novembre 2014

HARFANG N° 45… ou l’invitation au voyage !


Lire Harfang… certes, mais pourquoi ?


 
Pour mille et une raisons ! Entre autres, pour voyager… Au Brésil « quelque part entre hier et demain » avec Estelle Granet (lauréate du Prix 2014 de la Nouvelle d’Angers). « Au-dessus de l’Himalaya » à la rencontre du«  colosse des neiges ». avec Unno Juza (traduit par C. Gallo). Au Maroc, au-delà du « détroit » avec Gilles Verdet. Ou bien encore en France, à « Étretat » avec Roland Goeller ou dans l’Aude avec Anne Claire Boshâ.
Ah ! Vous n’aimez pas les grands voyages, les horizons lointains ni le dépaysement ! Qu’à cela ne tienne ! Vous préférez rester assis dans votre fauteuil et laisser votre esprit vagabonder au gré de l’imaginaire de quelque écrivain…
Eh bien suivez l’invitation de Geneviève Damas pour relire « Moderato cantabile » de Marguerite Duras ; celle de Simonetta Greggio pour rencontrer dix auteurs à succès en se remémorant « les dix petits nègres » d’Agatha Christie ; celle de Julius Nicoladec pour découvrir une nouvelle version du « petit chaperon rouge » et enfin celle d’Yves Leclere et de son « chat qui n’était pas un écrivain » (mais un grand lecteur !) avec lequel on peut relire tout Borges, Brautigan, Bukowski, Cervantes, Kafka, Michaux, Onetti…
Et tout cela dans Harfang N° 45… pour 12 € seulement !
 
Harfang 13 bis avenue Vauban 49000 ANGERS

vendredi 31 octobre 2014

HARFANG au Salon d'OZOIR


Rendez-vous au Huitième Salon du Livre d'Ozoir-la-Ferrière (77) ... déjà !
Il se déroulera le Samedi 29 Novembre. 
Le Prix Ozoir'elles, qui récompense un recueil paru dans l'année, sera remis à cette occasion. Quatre recueils sont en lice : "Les gorges rouges" de C. Balbo, "Caprices de la reine" de J. Echenoz, "Derrière les grilles du Luxembourg" de P. Melher, "Passage de l'amour" de P. Roze.
Auteurs, éditeurs et revues se retrouveront à la Ferme Pereire... pour ce rendez-vous annuel qui privilégie les nouvellistes !
 


Parmi les très nombreux invités, signalons  : Didier Daeninckx, Nicolas Peyrac, Carole Zalberg...


Venez nombreux nous rejoindre sur le stand d'Harfang
... et découvrir le N ° 45, qui est principalement consacré au  Prix de la Nouvelle d'Angers 2014 (Cinquième édition).