jeudi 21 avril 2022

COUPS DE COEUR DE PRINTEMPS : JAUFFRET, ROCHE, SIZUN

 


Microfictions 2022, Régis Jauffret, Gallimard, 1026 pages, 26 €

Après Microfictions 2007, puis Microfictions 2018  (Goncourt de la Nouvelle 2018 ; lire Harfang N°52), voici le troisième tome, composé comme les précédents de 500 microfictions de deux feuillets, classées par ordre alphabétique des titres de « Applaudir la France »  à « Zibeline ».

Belle constance sous la plume acérée de R. Jauffret qui ne faiblit  pas, sans doute à un rythme de 2 ou 3 textes par semaine. Il est vrai que les sujets sont inépuisables : il suffit d’écouter, de regarder le monde autour de soi ; il suffit de lire les faits divers dans la presse, de consulter les mains courantes dans les commissariats, de fouiller dans  les poubelles des hôpitaux… Même la tête sous la couette, on ne peut se « débarrasser de la réalité » (p. 80). La réalité fournit le matériau, l’imagination vient ensuite donner forme et force à la fiction.

Certes il s’agit de photographier le monde comme il va, la grisaille des vies quotidiennes qui s’épuisent. Mais il s’agit aussi de noircir le trait, d’exagérer les détails, de provoquer. S’attardant à décrire avec délectation les travers de nos contemporains. Montrant ainsi qu’il s’agit d’une fiction dans laquelle on peut se regarder, se retrouver -à défaut de se reconnaître vraiment- comme dans un miroir.

Mais tout cela, à quelle fin ? Car loin de toute tentation moralisante, s’agit-il seulement de réfléchir ou de faire réfléchir… ? En raison de l’actualité, ces nouvelles du monde seraient-elles encore plus noires que les précédentes ? Peut-être… quand, outre les maladies, les viols, les tortures, les meurtres, les suicides, les infanticides, les féminicides qui se succèdent au quotidien, il y a aussi les terrorismes, les guerres, les violences de la nature, les violences sociales et les épidémies qui nous dépouillent encore un peu plus de notre humanité, avec des morts enterrés à la va-vite, des cendres dispersées au vent…

S’il est difficile de rendre compte de la diversité de cette foule composée de femmes et d’hommes anonymes, ces 500 petites nouvelles sur la vie quotidienne de nos contemporains sont à lire comme 500 concentrés de noire violence  et comme autant de romans en puissance de notre triste tragédie humaine.

A lire... peut-être à petites doses pour que ces "microfictions" nous immunisent contre les violences de la réalité. 

 


Spiaggia, Emmanuel Roche, Paul&Mike, 216 pages, 15 €

Nous avons salué ici l’unité d’Un piano à la Nouvelle-Orléans (Prix de la Nouvelle d’Angers 2016) et la densité de La grandeur de l’Amérique (2018). En quittant l’Amérique pour l’Italie, E. Roche avec Spiaggia réussit cette fois la prouesse d’un recueil encore plus unifié et plus dense. D’abord l’unité de temps et d’espace... Pendant l’été 1959, un tour d’Italie de plage en plage, de San Remo au Lido à Venise : celui réalisé à bord d’une Fiat Millecento par Pier Paolo Pasolini (en compagnie du photographe Paolo di Paolo), chacune des douze nouvelles étant précédée d’une citation de son journal de bord (publié sous le titre de La longue route de sable, Arléa, 2004).

Ensuite la densité de tous les éléments qui viennent s’entrecroiser et donner vie aux multiples rencontres que l’écrivain-cinéaste « promeneur aux cheveux noirs et aux joues creuses» et son photographe font au cours de leur périple. Descriptions géographiques et poétiques des « spiaggias », des plages ; allusions à la situation historique et sociologique de l’Italie des années 50-60 ; portraits hauts en couleurs et non dénués d’humour des jeunes italien(ne)s qui rêvent de devenir vedettes de cinéma, simples figurants ou scénaristes, mais aussi de jeunes français(e)s en vacances oubliant la guerre d’Algérie ; références cinématographiques à travers la présence de nombreux réalisateurs de L. Visconti à F. Fellini ou littéraires avec l’évocation de Dante, d’Annunzio ou Cesare Pavese ; sans oublier l’ambiance musicale en toile de fond, celle de la trompette de Chet Baker ou celle des juke-box qui déversent les succès de Paul Anka, Adriano Celentano, Dean Martin ou Elvis Presley… (la bande-son accompagnant descriptions et dialogues devenant une évidence pour restituer l’atmosphère). 

Pour notre plus grand plaisir, E. Roche ressuscite l’Italie de  1959 en nous plongeant dans l’Italie de P. P. Pasolini. Et cela avec un minimum de mots, mais un maximum de sons, de sens, de sensations, de vies…

A lire pour avoir un avant goût de l'été...

Joël Glaziou

 

(Lire entretien et nouvelles d’E. Roche sans  Harfang N° 49 & 53)

 

Les petits personnages, Marie Sizun, Arléa, 260 p., 20 €

Marie Sizun a raison : on ne prête pas assez attention aux « petits personnages », ces personnages secondaires de cinéma, de théâtre, de roman… et aussi à ces silhouettes minuscules qui l’ont fascinée sur certains tableaux devant lesquels on passe souvent sans s’attarder. Elle en a sélectionné trente et un (principalement entre 1830 et 1920 : Caillebotte, Ensor, Monet, Vallotton…), les a observés de près, s’est penchée sur les détails et leur a redonné dans ce recueil leurs « lettres de noblesse ». Car qu’il s’agisse de Johanna, la « dame en bleu » des Très riches heures du Duc de Berry ou qu’il s’agisse de deux promeneurs qui dialoguent sur la « grève blanche » de F. Valloton, ils ne sont pas là par hasard : le peintre en les plaçant a voulu équilibrer sa composition, a voulu donner vie à un paysage trop figé… mais la silhouette à peine esquissée dans un éternel présent lui échappe et l’imagination de chacun l’anime aussitôt, lui attribue un passé, un avenir, lui invente une histoire, un destin. Ainsi le peintre révèle une narration qui n’est qu’un « pré-texte » que l’écrivain n’a plus qu’à développer. Ce sera une nouvelle qui saisit un instant crucial dans la vie d’un homme ou d’une femme, l’instant où le regard de « la femme du meunier » rencontre le regard de son apprenti (dans un tableau de N. Garstin, 1901). Cela pourrait être un embryon de roman racontant « l’histoire d’une petite fille mal aimée, née on ne sait comment ni pourquoi d’un couple mal assorti » (dans « La promenade sur le port du Pouliguen » d’E. Vuillard, p. 119).  

S’attarder sur ces personnages qui ne sont pas au centre des tableaux est aussi pour M. Sizun l’occasion de poursuivre ses sujets de prédilection pour les femmes solitaires, mal mariées, aux vies empêchées dont elle a souvent fait le portrait en demi-teinte dans ses romans (où chaque couverture renvoie déjà à un tableau) : lingère ici, couturière là. Ainsi cette domestique dans la « fenêtre sur cour » saisie par Hammershøi (déjà présent sur la couverture d’Un léger déplacement). À travers ce « recueil-exposition » et ces trente et une « fantaisies » qui font la part belle à l’imagination, le lecteur plonge dans des vies pleines de drames et de violences, de tendresses et d’amours.

A lire pour retrouver les "petits personnages" qui passent au second plan dans les paysages, dans les tableaux et dans la vie quotidienne

Joël GLAZIOU


(Lire entretien et nouvelle de Marie Sizun sans  Harfang N° 53)

 

       

mardi 4 janvier 2022

Bonne Année... Bonnes Nouvelles & Bonnes Lectures

 

En ces temps difficiles, les bonnes nouvelles sont rares... mais certaines sont porteuses d'avenir. 

Ainsi ces deux chouettes aux sequins brillants et colorés, sans masque ni virus, nous ont été adressées par deux jeunes lecteurs : Marie et Clément...

Alors merci à eux. 

Bonne Année... Bonnes nouvelles et bonnes lectures !


 Notamment, ne manquez pas les micro-nouvelles du mois, désormais à lire sous l'onglet "Micro du mois" en haut à gauche)

dimanche 5 décembre 2021

LE 59e VOL D'HARFANG

Un Harfang dans le sapin de Noël ? Pourquoi pas… La chouette des neiges est une habituée des sapins nordiques et fait partie du paysage. Alors en cette fin d’année 2021, qu’on soit sur les pistes enneigées ou sous la couette, un harfang est toujours une bonne compagnie pour passer un bon moment !


Alors d’escale en escale, on peut se plonger dans l’Histoire ou la littérature, la peinture, la musique, on peut voyager dans le temps et dans l’espace… quand V. Bouyx nous brosse le portrait de « réfugiés climatiques » dans le Paris d’aujourd’hui, J.-C. Tardif évoque l’Espagne du franquisme et du terrorisme et constate finalement que « Netchaïev ne revendrait pas, sa 2 cv était trop vieille pour passer les Pyrénées ».Quand S. Bourguignon évoque « le nom d’un fou s’écrit partout » à travers la figure de Fernand Deligny, A. Emery retrouve le jardinier de Cézanne et nous rapporte sa « légende »

Voyager dans le temps, c’est aussi revenir sans cesse vers l’enfance comme le fait D. Grard avec Moby Dick « le livre » qui en a marqué plus d’un ! Comme le fait D. Masson avec un nocturne joué au piano « da capo » (après le « coda » à relire dans le Harfang N° 56). Comme le font enfin M. Carminati avec « l’enfant qui voulait compter » et J. Verhaeghe pour commémorer le triste « anniversaire »…

Outre notre harfang des neiges fétiche, on  peut croiser d’autres volatiles, notamment «le vautour et l’enfant » de R. Mounaged ainsi que  le « busard Saint Martin ( circus cyanus) » de P. Serrier qui vient par hasard rappeler le souvenir de Violette.

Douze nouvelles (courtes pour la plupart, 4 ou 5 pages) à lire avant les 12 coups de minuit !

Harfang N° 59 102 pages 12 € Chèque à adresser à Harfang 13 bis avenue Vauban 49000 Angers

 

mercredi 30 juin 2021

Que lire cet été : romans ou/et nouvelles ? (bis)

 


Il y a 6 ans (en juillet 2005) nous écrivions déjà ceci : « Les ouvrages récents de Cavailles, Jauffret, Mauvignier, Quignard, Thobois et quelques autres sont-ils des romans (comme l’indiquent les couvertures)… ou bien des longues nouvelles isolées… ou encore des recueils de nouvelles ? Autrement dit, le lecteur peut-il se fier aux étiquettes… »

Cette année, nous récidivons avec un copier-coller ou presque : « Les ouvrages récents de Frappat, de Kerangal, Dieudonné, Malte… et quelques autres sont-ils des romans (comme l’indiquent les couvertures…ou bien… ?  »

Mais l’essentiel n’est peut-être pas dans l’étiquette, parfois imposée par l’éditeur pour des raisons commerciales… L’essentiel n’est sans doute pas plus dans le genre…

Pourrait-on alors se fier aux dictons quand ils assurent que les petites nouvelles font les grands romans comme les petits ruisseaux font les grandes rivières (ou comme disent les anglais, les grandes rivières font les grands fleuves) ?

Examinons donc de plus près quelques cas récents.

 


Commençons avec
Le Mont Fuji n’existe pas d’Hélène Frappat (Actes Sud, 240 p., 20 €)

« Le mont Fuji n’existe pas », c’est ce qu’affirme un personnage car le brouillard persistant le dissimule au regard. Brouillard qui pourrait bien dissimuler aussi les différences entre réel et imaginaire. Et aussi toute différence entre roman et recueil de nouvelles… Car les 14 chapitres de ce qui s’annonce comme « roman » sur la couverture, sont autant de nouvelles (certaines ayant été publiées comme telles antérieurement) et peuvent être lues de manière indépendante. Et parallèlement, les 14 chapitres sont autant d’embryons de romans, avec parfois un fil rouge secret qui les relie entre eux.

Certes H. Frappat n’est pas la première à montrer que la notion de genre en littérature est floue, que « les frontières opaques deviennent poreuses » (p. 116) et que les différences peuvent être dissimulées au regard du lecteur.

Mais cela n’est qu’une des caractéristiques de cette « mosaïque » intéressante à plus d’un titre. L’intérêt résidant entre autres dans les différences situations qui illustrent la genèse de la création littéraire. Ainsi certains personnages fictifs empruntés à des romans ou des films et même aux romans antérieurs écrits par l’auteur (notamment Inverno, 2011) sont réutilisés pour la fabrique du roman qu’Agathe projette d’intituler « Le mont Fuji n’existe pas ». Inversement, certaines personnes réelles se métamorphosent en personnages et viennent alimenter le roman en gestation. Brouillant ainsi les pistes où il est difficile de « faire la différence entre Maria Grazia et Irène, comme si la réalité avait, non pas dépassé la fiction, mais avait été précédée –inventée même ? – par elle » (p. 210).

Le lecteur se trouve ainsi plongé au cœur de l’écriture du roman, dans la tête de l’auteur et voit comment il choisit, ajoute, retranche… comment il improvise, au sens musical du terme, aussi bien les éléments de la narration que les ressorts psychologiques de ses personnages.   

Finalement peu importe qu’il s’agisse de roman ou de nouvelle, peu importe l’étiquette, peu importe le genre, l’essentiel étant le plaisir à pénétrer à petits pas dans le laboratoire secret d’un écrivain.

 

Continuons avec Canoës de Maylis de Kerangal (Verticales, 176 pages, 16,50 €)


Chez M. de Kerangal, les récits courts ont souvent vocation à générer d’autres textes plus longs (ainsi la nouvelle « Cœur de nageur pour corps de femme compatible » parue en 2007 est l’embryon du roman Réparer les vivants en 2014) ou à essaimer à partir d’un noyau central comme c’est le cas ici avec la longue nouvelle « Mustang » autour duquel gravitent sept autres « récits » qui forment un « recueil-ensemble » pour reprendre la formule de Marcel Arland ou qui pourraient composer un « roman en pièces détachées » selon les propos de M. de Kerangal en quatrième de couverture. Ceci montrant que toutes ces appellations sont possibles et que les frontières entre les genres sont, là aussi, très poreuses.

Cependant les pièces en question sont plus attachées que détachées et l’impression générale qui se dégage est celle d’une grande unité d’écriture, de composition et de thématique.

D’abord parce que chaque nouvelle s’articule autour d’un « je » féminin : procédé rarement utilisé par l’auteur et qui revêt parfois une haute teneur autobiographique (notamment lorsque la narratrice raconte dans « Mustang » sa difficile adaptation à l’american way of life dans un coin du Colorado).

Ensuite, des mots (entre autres les « canoës » qui dérivent d’un texte à l’autre) et des motifs (notamment ceux liés à la voix, celle des présents et des absents, celle des vivants et des morts) reviennent en écho, se reliant entre eux en un réseau de sens et de sensations. Ainsi la nouvelle « Nevermore » est une remarquable réflexion sur la lecture à haute voix (tout enseignant devrait le proposer à ses élèves et étudiants). D’autres nouvelles sont parsemées d’objets de la vie quotidienne : appareils radio, appareils photo, portables ou encore  la Ford Mustang ou le révolver, décrits avec une grande précision, qui sont à lire comme des signes tirés d’une certaine mythologie présente dans les films américains.

Ces descriptions d’objets, de sensations et surtout de corps, omniprésents ici comme dans tous les ouvrages précédents, sont peut-être la marque de fabrique de l’auteur. Signes d’une grande cohérence et d’une continuité dans l’œuvre qui se construit sans se soucier des appellations et des frontières entre les genres.

 

Enfin, concluons avec Kérozène d’Adeline Dieudonné (L’iconoclaste, 271 pages, 20 €)


Présenté comme roman, proche de ce que Jean-Noël Blanc appelait naguère « roman-par-nouvelles » avec une grande unité de temps et de lieu, proche aussi des films à sketches à la mode dans le cinéma italien des années 60, avec une certaine dérision sur des personnages dont la vie déraille souvent et pour qui le hasard permet qu’advienne ce qui semble le plus improbable.   

Après cinq pages de préambule qui se présentent comme un récit-cadre (toutefois, ce n’est ni les 1001 nuits avec le récit de Shéhérazade, ni le Décaméron de Boccace !), ce sont treize chapitres qui sont autant de nouvelles (le chapitre intitulé « Chelly » a été publié en 2017 comme nouvelle) où l’on apprend tout sur les personnes qui vont se croiser dans une station-service entre 23 h 12 et 23 h 14. D’ailleurs, tout est résumé dans  la quatrième de couverture : « Une station-service le long de l’autoroute [...]  Ils sont quinze à se croiser, si on compte le cheval et le cadavre planqué à l’arrière d’un gros Hummer noir ».  

Rien de nouveau dans le sujet et la composition qui ne sont pas sans rappeler Chroniques d’une station-service d’Alexandre Labruffe (Verticales, 2019) ou bien encore Aires de Markus Malte paru début 2020 chez Actes Sud, présenté comme un « roman-choral » dont l’intrigue pourrait se résumer ainsi en quatrième de couverture : « 13 personnages, sans lien entre eux, roulent sur l’autoroute et font des arrêts sur ses aires. On apprend des bribes de la vie de chacun d’eux, mais rien ne nous permet de deviner le fil qu’ils ont en commun… »

 

Après examen de ces quelques échantillons, si l’on me demandait avant d’embarquer pour l’été, ce que je vais emporter dans mon sac à dos : « Roman ou recueil de nouvelles… ? », je répondrais assurément : « les deux, mon Capitaine ! »… en me souvenant que je ne me posais pas ce genre de questions lorsque je lisais naguère les nouvelles « enchâssées » dans les romans picaresques ou dans Jacques le Fataliste de Diderot.

Joël GLAZIOU



mardi 1 juin 2021

En ces temps de confinement, y-aurait-il plus d’auteurs que de lecteurs ?

 Jamais en bientôt 30 ans d’activités éditoriales, la revue Harfang n’avait reçu autant de textes… 

Dans un premier temps, les membres du comité de lecture se sont d’abord réjouis de cet intérêt pour la nouvelle… mais dans un deuxième temps, ils en sont réduits à sélectionner des textes qui ne seront publiés dans Harfang qu’en mai ou novembre 2022 !

En même temps nous pourrions nous réjouir d’avoir assez de contenu pour envisager de passer à un rythme trimestriel… mais les moyens financiers ne suivent pas ! Tout simplement parce que si ces derniers mois les envois ont bien été multipliés par deux et plus, les ventes et les (ré)abonnements ont été divisés par deux dans le même temps !

Serait-ce que paradoxalement, en ces temps de confinement, il y a plus d’auteurs de nouvelles que de lecteurs ?

Serait-ce oublier qu’une publication ne peut exister que s’il  y a des lecteurs, c’est-à-dire des acheteurs.


Dans l’immédiat, devant cette situation, le comité de lecture surchargé est contraint de demander à tous les nouvellistes de suspendre leurs envois de textes pendant les mois à venir.

D’ici là, nous vous souhaitons de bonnes lectures estivales, notamment de nouvelles… dans Harfang de préférence ! 

 

mercredi 12 mai 2021

En Mai HARFANG 58… fait le printemps de la nouvelle !


 Avec cette 58e livraison, Harfang est fidèle à son rendez-vous de printemps… en  
saluant ce moment où la nature prend ses habits colorés !

Ainsi notre blanche chouette Harfang, comme l’ensemble de la faune et de la flore, se pare d’une mosaïque aux multiples couleurs, aux multiples facettes…

Beaucoup de variétés dans ce numéro qui s’ouvre avec E. Balaert  et C. Barreau : elles se livrent dans un entretien qui éclaire leur œuvre et leur écriture et offrent une nouvelle inédite prolongeant leur dernier recueil publié. La première (auteur entre autres des Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces dont on a dit beaucoup de bien ici même)  s’interroge sur les liens qui pourraient exister entre la toile d’une « épeire » et les réseaux sociaux. La seconde (dont le dernier recueil Oublie l’océan plonge le lecteur au cœur de la nature) se rappelle que le « sauvage » est ce qui est « fait pour la forêt » !


Dans notre rubrique « rencontre avec un éditeur », suit un entretien avec N. Cook et D. Huet qui dirigent les éditions Pneumatiques et qui illustrent leur conception de l’édition en proposant en prépublication une nouvelle de T. Covolo : ce dernier fidèle à son style décalé fait d’humour et de dérision, nous brosse  le portrait de « la fille avec un nom du nord ».

Suivent aussi une dizaine de  nouvelles qui oscillent entre la réalité (où il n’est pas question de virus et de confinement) et le fantastique (où il n’y a pas forcément des revenants et des fantômes)  même si A. Destal nous parle de gamins qui chassent les « spectres »… même si H. Gasser nous livre une rêverie fantastique digne de Borgès autour du livre « les catadioptres de Lev Anrep »… même si R. Magladi-Trichet nous parle de « corps flottants », de Virginia Woolf et aussi de madame Bovary !

Pour le réalisme, on peut faire confiance à L. Pierrisnard  qui  narre une « quête patriotique » en vue de réparer les oublis de l’Histoire ou à M. Zeugma qui relate « l’aporie » d’un vieux couple.

Enfin, pour ne pas faire mentir l’adage
selon lequel « en mai, fais ce qu’il de plait » le lecteur pourra choisir entre quelques nouvelles plumes prometteuses : S. Lida, T. Saja et les drôles d’animaux tombés dans « le puits » ou encore P. Serrier  avec l’histoire émouvante de « la statuette » et de sa destinataire

Alors lisez Harfang 58 qui offre variété de tonalités et de styles… avec beaucoup de couleurs pour les lectures de  printemps… et beaucoup de fraîcheur pour les lectures d’été ! 

Harfang N° 58, 116 pages, 12 €,

chèque à  l’ordre d’Harfang à adresser

HARFANG 13 bis avenue Vauban 49000 ANGERS

samedi 8 mai 2021

Dernières nouvelles d’R. G…


Si dans le domaine de la BD, tout le monde connaît R. G. dit Hergé… dans le domaine de la nouvelle, un autre R.G., belge lui aussi, mériterait d'être aussi connu. Peu connu de son vivant, sinon des spécialistes du genre, le décès d’R.G. ou René Godenne (puisqu’il se nomme ainsi) le 2 avril dernier aurait pu passer inaperçu.


Même si certains, dans les années 90, l’avaient surnommé « l’abbé Pierre de la Nouvelle » (ce qui en dit long sur la situation de la nouvelle en France !), il se définissait avant tout comme un grand « liseur de nouvelles » selon sa propre appellation dans ses « souvenirs d’un liseur de nouvelles » dont les premiers furent publiés dans Harfang N° 6 où il évoque ses rencontres avec Saumont, Seignolle, Sternberg et bien d’autres… et dont on peut lire l’intégralité sur internet : http://renegodenne.be/

Pendant près de 50 ans, il a été un ardent défenseur de la nouvelle, surtout française et francophone, d’abord en tant qu’enseignant, chercheur, historien de la nouvelle : on peut relire ses ouvrages depuis son « Histoire de la nouvelle française aux XVII et XVIII siècles » (Droz) en 1970  jusqu’à  « La nouvelle de A à Z » (Rhubarbe) en 2008 en passant par les trois tomes de sa « Bibliographie de la nouvelle de langue française de 1940 à 2000 » !

La nouvelle était son pré carré qu’il défendait avec âpreté, parfois au prix de quelques accrochages et fâcheries avec les nouvellistes, les critiques et autres revuistes… Mais  personne ne conteste ses talents de passeur et sa grande connaissance de la nouvelle, des nouvellistes, des recueils, des revues… Et il faut reconnaître qu’on lui doit d’avoir dégagé deux grandes caractéristiques de l’évolution de la nouvelle au XX siècle : la notion de « recueil ensemble » chère à M. Arland et celle de  « nouvelle-instant ».

Alors tout nouvelliste qui se respecte (fut-il amateur) lui doit beaucoup, souvent sans le savoir ! 

Merci René...

 


jeudi 4 février 2021

COUPS DE COEUR POUR LE PRINTEMPS... A VENIR

 

Les Orages, Sylvain Prudhomme, L’Arbalète Gallimard, 180 p., 18 €

Connu comme romancier (notamment avec Sur les routes, Prix Fémina 2019), S. Prudhomme s’aventure ici sur une distance plus courte avec un recueil de treize « histoires » qui se distinguent par sa tonalité et  par une conception traditionnelle de la nouvelle. Car si elles commencent souvent par des situations dramatiques, elles ne se terminent pas pour autant par une chute spectaculaire et fatale.

Ainsi dans « Souvenir de la lumière », Ehlmann, jeune père qui a veillé quinze jours dans la chambre d’hôpital 817 son enfant de cinq mois qui a frôlé la mort, constate à sa guérison que ce moment « a changé sa vie » et que « sa vie entière se passe désormais dans cette clarté » (p. 30).  

Le titre du recueil donne donc un indice car si les orages grondent, chacun sait qu’après après la pluie, c’est l’éclaircie, et que « l’orage a lavé le ciel » comme dans la nouvelle intitulée « L’île » (p.110).

Ainsi les personnages sont saisis dans un moment où un événement tragique vient faire irruption dans leur vie. Telle Awa, jeune sénégalaise sur le point d’ouvrir son salon « Awa beauté » qui apprenant que son jeune frère Boubacar est atteint d’un cancer, décide alors de consacrer tout son argent pour qu’il soit soigné.

Dans « La nuit », la femme qui a failli se vider de son sang lors d’une fausse-couche avoue : « j’ai peur et je suis heureuse » et elle ne retrouve sa sérénité qu’en plongeant dans la mer : « je nage dans l’eau qui m’a ramenée à la vie… unie à la mer par une nuit sans lune ».

Dans « La baignoire », une femme prend un bain régénérateur avant de partir vers une autre vie. L’eau vient effacer les affres du passé et permet de se ressourcer pour affronter l’avenir.

Dans « L’appartement », un homme ferme la porte sur le silence des pièces vides qu’il a occupées plus de vingt ans avec sa compagne et leurs enfants, et sort retrouver la rue et « son fracas ».

Alors que tous ces personnages sont confrontés à la maladie, la vieillesse ou la mort, comme dans « Les cendres », la nature reste immuable et semble leur offrir refuge ou réconfort. Ainsi c’est au moment où un homme enterre son grand-père et pense à sa propre fin, qu’il voit qu’« au loin la mer brille » et que « l’immobilité des choses est la même ».

Au-delà des petits drames intimes qui ponctuent le quotidien, chacun retrouve donc sereinement  la tendre indifférence d’un monde qui continue dans  le calme, le silence, l’eau, la lumière.

 Il y a beaucoup de simplicité et de délicatesse dans ces nouvelles qui amènent le lecteur à ressentir les interrogations et les vibrations intérieures des personnages, mais qui au final se terminent sur une note apaisée.  

Joël Glaziou

 

Face à la mer, Pierre Montbrand, Quadrature, 100 pages 15 €

Certains nouvellistes comme certains peintres ou musiciens composent leur œuvre comme  une série de variations sur quelques motifs récurrents. C’est le cas de ce recueil de six nouvelles où des couples composés d’hommes et de femmes d’âges différents, reviennent des dizaines d’années plus tard sur un  épisode  marquant de leur vie.

Ainsi dans la nouvelle « Face à la mer » qui donne son titre au recueil, un commandant de ferry cherche à retrouver la jeune baigneuse nue qu’il aperçoit à chacun de ses passages entre les îles suédoises et qui lui rappelle tant la photo d’Andreas Feininger « Nude against sea » vue dans un musée des années auparavant. 

Une autre photo (celle tirée du film Jeux d’été d’Ingmar Bergman où l’on voit une jeune femme courir nue dans une crique de l’île d’Ornö) est à l’origine de la recherche d’un universitaire français qui arrivé sur place trouvera… une certaine Katherine qui acceptera de poser pour lui dans la même crique. Un autre universitaire, américain, cette fois, part sur les traces de William Faulkner, dans « on dirait le sud »en compagnie d’une jeune serveuse de snack…

C’est aussi quand il revoit une « photo de classe » et quelques photos plus intimes, que le passé assaille Pierre, lors de la sépulture de Jacqueline, celle qui fut sa professeur d’anglais au lycée. Il se souvient alors de la relation torride qu’il a entretenue avec elle il  y a plus de quarante ans. Un autre Pierre (ou le même) lors de retrouvailles familiales, se souvient de ses dix sept ans et du bain de minuit avec sa tante Karen dans le lac de Genève « au clair de lune ».

Il en est de même pour Marianne à la mort de son père Henri, peintre et sculpteur, quand elle vient faire valoir ses « droits de succession » sur la maison, les œuvres et l’atelier… et qu’elle découvre la statue d’une « jeune femme, en bronze, la pointe des seins dressée… » qui n’est autre que son double puisqu’adolescente, elle avait accepté de poser nue pour son père.

Roman, film, photos, sculpture comme autant de traces du passé qui sont ici des « pré-textes » invitant à partir à la recherche de l’éternel féminin et à revivre au présent une « scène primitive ».

Joël Glaziou

Les Funérailles de Roberto Bolaño, Emmanuelle Favier, La Guépine, 56 pages, 14 €

 Le romancier et nouvelliste chilien Roberto Bolaño a été incinéré le 16 juillet 2003 à Barcelone et ses cendres dispersées dans la Méditerranée. Pourtant, il reste ça et là des cendres toujours vives chez ses fidèles lecteurs… dont E. Favier qui lui rend ici un hommage appuyé en reconnaissant l’importance que la lecture de son œuvre a eu sur elle et sur son écriture.


Ce besoin d’écrire sur R. Bolaño n’est d’ailleurs pas nouveau puisque l’un de ses premiers textes publiés était « une nouvelle en forme de pastiche ou d’hommage » intitulée « Prise de vue » (à lire dans Harfang N° 43, 2003), qui faisait référence à une photo où Bolaño figurait au milieu de ses compagnons du groupe « infraréaliste » dans les années 70 et pastichait la nouvelle « Labyrinthe » qu’il avait écrite autour d’une photo du groupe « Tel Quel ».

En partant sur ses traces, elle fait revivre Bolaño à travers ses textes et les lieux qu’il a fréquentés et elle constate que « les écrivains sont parfois plus réels, ils modifient le cours de notre existence bien plus radicalement que l’immense majorité de ceux que l’on rencontre dans ce que l’on appelle la vraie vie. » 

Joël Glaziou

(Lire entretien et nouvelles d’E. Favier dans Harfang N° 43 et 51)


Ajoutons quelques mots sur les éditions La Guépine (www.laguepine.fr)

et signalons au passage l'excellent travail de cette petite maison d'édition qui fabrique  à l'ancienne des petits livres (la lecteur a le plaisir du massicotage) qu'il s'agisse d'inédits comme ceux de M.-H. Lafon (La demie de six heures) ou d'Emmanuelle Favier ou de textes anciens, difficiles à trouver, "impertinents et piquants" dont l'écriture mêle pensée et poésie (comme des textes de Florian ou de Ramuz)


Chroniques à suivre dans Harfang N° 58  à paraître en mai 2021