vendredi 3 mars 2023

L'ÂME AU DIABLE : revue à découvrir

 L’Âme du diable N° 2

Après avoir fait l'éloge de cette nouvelle revue dans Harfang N° 61 (lire ci-dessous pour rappel), nous attendions avec impatience ce numéro 2… qui dépasse ce que nous pouvions imaginer. À ce rythme, notre stock d’adjectifs et de superlatifs sera vite épuisé !

L’avant propos, signé Stéphane Balcerowiak, dépasse largement par sa taille et son propos ce qui s’écrit habituellement sous cette appellation…  il devient récit de la genèse même du numéro en embarquant le lecteur dans « La barque de Dante » de Delacroix, pour un voyage au bout de la nuit dans « L’enfer, Le Purgatoire et Le Paradis » de la Divine comédie… non pas en compagnie de Virgile mais de L.-F. Céline en personne ! Et happant le lecteur au rythme d’un feuilleton diabolique, il se poursuit à la façon d’un récit cadre entre chaque texte pour présenter la vingtaine d’auteurs dont les notices bio-biblio alimentent la fiction. 

Au-delà de cette originalité qui tient du tour de force, il reste que chaque nouvelle ajoute un nouveau chapitre, un chant intime à la geste dantesque. De cercle en cercle, on visite les morts avec E. Godo et quelques autres, on retrouve Hoffmann, Nerval, puis loin Rimbaud avec C. Mahy, Modigliani avec A. Emery,  D. Risi avec M. Bernard…etc. On croise aussi quelques contemporain(e)s qui ont hanté naguère les pages d’Harfang, de F. Bartelt à A. Emery en passant par E. Ballaert, E. Favier et F. Germanaud.

Ajoutons que ce feuilleton diabolique est également ponctué par les illustrations en noir et blanc, photographies et dessins (notamment la suite intitulée « Paréidolie » de T. Dohollau). Mais la place manque pour faire un inventaire exhaustif ! Plus qu’une simple revue, plus qu’un recueil de nouvelles, ce que le lecteur a entre les mains, c’est le récit d’un voyage au centre de la littérature.


 
L’Âme du diable N° 1

Voilà bien quelques lustres que nous n’avions pas eu le plaisir de souhaiter la bienvenue à une revue dans le petit monde « nouvellistique » ! Et quelle revue… car il est rare d’allier la qualité de la maquette à la qualité du contenu (textes et iconographie) dès un premier numéro.

L’âme au diable

n’a rien d’une revue thématique même si l’on décèle dans le titre la présence du diable dans la vie et l’œuvre de nombreux auteurs : au fil des 16 nouvelles (sous la plume de C. Bechec, H. Carn, A. Emery, F. Juhel, A. Pagnier, F. Rebourg, A. Weinberg, entre autres…)  on y croise Goethe, Villiers de l’Isle-Adam, Max Jacob, Francis de Miomandre, Julien Gracq et quelques autres et non des moindres.

Mais c’est surtout une revue littéraire où chaque texte renvoie à d’autres textes, d’autres auteurs qui nous rappellent qu’au cœur même de l’acte d’écrire, il y a ce pacte faustien où chacun se dédouble pour pouvoir écrire… au péril même de la vie.  Et s’il n’en fallait qu’une preuve, on la trouverait dans la nouvelle de G. Bienne « L’assiette fêlée » qui rappelle l’extraordinaire confession sur la difficile condition d’écrivain de F. Scott Fitzgerald dans sa nouvelle « La fêlure ».

Au final, 16 pactes, 16 textes… sans oublier les 4 dessinateurs et les 4 photographes où se mêlent le noir et le rose, le fantastique et l’érotisme, le sadisme et l’humour…

On en redemande et l’on attend donc avec impatience le numéro 2, en souhaitant longue vie à cette revue « diabolique » dont on peut espérer (ou craindre ?) qu’elle atteigne le numéro 666 autour de l’année 2355 !

 

212 pages, semestriel, 18 € le numéro ou 35 l’abonnement

L’Âme du diable  27 rue d’Alsace-Lorraine 22000 Saint-Brieuc

Courriel : lameaudiable@orange.fr

mercredi 1 mars 2023

BONNES NOUVELLES DE J. M. G. LE CLEZIO

 


Avers. Des nouvelles des indésirables
, J. M. G. LE C
LEZIO Gallimard, 224 pages, 19,50 €


 


Depuis La Fièvre, Mondo et autres histoires, La ronde et autres faits divers, jusqu’à Histoire du pied et autres fantaisies en passant par Printemps et autres saisons, Cœur brûle et autres romances… jamais Le Clezio

n’avait utilisé l’appellation de « nouvelles » sur la couverture d’un de ses dix recueils de textes brefs. Dans ce nouvel ouvrage, il livre enfin des « nouvelles » du monde au double sens journalistique et littéraire. Quant aux « indésirables » (désignant ainsi ceux que l’on ne désire pas voir au point de les rendre invisibles et de les traiter en « fantômes dans la rue ») dont il est question ici, ils ne sont pas une nouveauté dans l’œuvre de Le Clezio : les enfants d’abord, mais aussi les femmes, les immigrés sont légion. Peu importe que cela se passe en France ou en Colombie, au Liban ou au Pérou, à Maurice ou à Panama, chaque nouvelle dresse un constat accablant sur la réalité des inégalités, des violences quotidiennes, « des histoires de solitude, d’abandon » qui les mènent parfois jusqu’à la perte d’identité car « ils ne savent plus très bien eux-mêmes qui ils sont » (p. 123).

Cette permanence des mêmes thématiques est également attestée par le fait que plusieurs de ces nouvelles sont déjà anciennes : ainsi « L’amour en France » (publiée en 1993 dans le Courrier de l’UNESCO sous le titre « Le souvenir de toi, Oriya « ),  « Fantômes dans la rue » (publiée en 2000 dans la revue Elle), « La pichancha » (publiée en 2003 dans un ouvrage collectif pour Amnesty international sous le titre « Rats des rues »).  

Dans « Fantômes dans la ville », les personnages sont sous le regard d’une caméra de surveillance qui voit tout, qui joue le rôle d’un narrateur omniscient, qui enregistre les faits et gestes de chacun, qui en déduit les pensées, les sentiments et même les sensations… amenant ainsi le lecteur dans un état d’empathie. En se contentant de décrire et d’être un simple témoin, Le Clezio s’en tient au constat, au « procès-verbal ». Chez lui, nul jugement, nulle morale. Les faits décrits deviennent symboles, les nouvelles deviennent paraboles, invitant le lecteur à réagir, à se révolter devant tant d’injustices faites aux enfants, aux femmes…

Souvent rejetés, loin de leur origine géographique, sociale ou familiale, les personnages de Le Clézio depuis ses premiers ouvrages, notamment Le livres des fuites, sont donc souvent condamnés à fuir, à marcher, à s’exiler, à émigrer…

Ainsi Maureez Samson, dans « Avers », qui donne son titre au recueil et qui renvoie à la pièce d’or qu’elle a reçue de son père. Excédée devant sa marâtre violente et son beau-père libidineux, elle quitte sa maison natale. La perte de ses racines, de sa pièce d’or et de son identité la jettent alors sur les chemins et la mer. Maureez est la petite sœur sauvage et fugueuse de Béa B. dans La guerre, de Pouce et Poussy dans « La grande vie », d’Esther dans Étoile errante… Après marches et errances, Maureez ne trouvera sa voie/voix que dans les chants religieux, les negro spirituals, retrouvant ainsi son vrai visage, son identité perdue, son avers. Car chacun a son avers et son revers.

Fuir sa famille certes, mais aussi fuir la guerre pour Marwan dans « Hanné ». Fuir la violence des narcotrafiquants dans la forêt entre Colombie et Panama pour Yoni dans « Etrebbema ». Fuir les tortures et les viols infligés par les militaires pour Chuche, la petite péruvienne et le petit indien Juanico dans « Chemin lumineux ». Fuir pour un ailleurs meilleur en rampant dans les égouts entre Mexique et U.S.A. pour El Gato, Chepo, Yoni dans « La Pichancha », tous ces enfants étant devenus des « rats de rue » qui jouent au chat et  à la souris avec les policiers et qui sont les frères de Mondo.

Fuir, émigrer, s’exiler pour tous ceux qui découvrent alors la solitude, la nostalgie comme pour Abdelhak, travailleur devenu « invisible » dont les français ne retiennent même pas le nom et qui pense à son village, Tata, à sa femme Oriya, à ses enfants dans « L’amour en France », frère d’exil de Tayar dans « L’échappé » et de Miloz dans « Le passeur ». Étrangers, ils sont les victimes de l’aversion que les autres leur portent.

Fuir « pour ne jamais revenir » : le retour vers le passé est illusoire… même si la nostalgie n’est jamais loin. Fuite qui semble ne jamais finir tant les ailleurs sont décevants, tant les pays d’accueil peu accueillants. Pas plus que la nature qui ne propose pas de véritables refuges ni dans les déserts du Moyen-Orient ni dans les forêts d’Amazonie.  

Exilés, émigrés, devenus invisibles, ces « indésirables» sont réduits au silence, car la plupart du temps ils ne connaissant ni la langue  ni les codes. Ils n’ont pas les mots  pour dire. Parfois même, comme dans la forêt pour Yoni « les mots ne servent pas ». Ils sont alors condamnés à vivre dans l’Etrebbema (l’inframonde en langue emberá) et aussi à communiquer dans une infralangue, (celle que Maureez invente pour échanger avec son amie Bella), dans une langue originelle, souvent la langue maternelle, notamment avec les berceuses comme celles que Chuche murmure à l’oreille de Juanico, ou les berceuses mauritiennes chantées par la grand-mère de Le Clézio près de « La rivière Taniers » pendant les bombardements.

La chanson devenant alors lieu de refuge, de communication immédiate, seule échappatoire pour Maureez, qui commence par fredonner les chants religieux, avant d’apprendre les paroles et le répertoire des negros spirituals.

Les mots ont donc aussi les avers et leurs revers. Et ce n’est pas le moindre paradoxe, comme Le Clézio l’a rappelé dans son discours du Nobel en 2008, pour un écrivain que de donner la parole à ceux qui n’ont plus de langue, ni de code, ni d’identité mais de le faire en utilisant des mots qu’ils ne liront pas. L’écrivain, plus qu’un simple témoin, devient porte-parole pour avertir le reste du monde, sorte de  lanceur d’alerte pour dénoncer les situations dramatiques, les famines, les injustices, les violences, les guerres….

En donnant la parole aux petits, aux gens de peu, Le Clezio  rend visibles tous les invisibles, tous les indésirables.

Tout Le Clezio est là dans ces huit nouvelles qui sont comme le microcosme, le concentré, le meilleur de l’œuvre entière.

 

Joël Glaziou

samedi 18 février 2023

Meilleures Micros de l’année 2022

 

Comme tous les ans depuis 11 ans, le comité de lecture d'Harfang a établi le palmarès des "meilleures micro-nouvelles" de l'année 2022. 

C'est Yvonne Le Hen qui l'emporte pour sa micro "Au bord de l'étang"

(elle recevra un abonnement d'un an à la revue)

suivie de G. de Grissac et de P. Serrier. 

Bien sûr, l'aventure continue : il suffit de nous adresser vos micro-nouvelles de 100 mots maxi (contrainte impérative) à l'adresse de la revue 

revueharfang@laposte.net 


 

 1  Au bord de l'étang

C'est une histoire que mon père m'a racontée une semaine avant sa mort, juste après une promenade dans le parc. Il était dans sa quatre-vingt-dix-neuvième année ! Depuis quelque temps, il ne me parlait plus de la guerre, du maquis, de la Résistance...  Non, c'était Toullan, là où il était né! Ce jour-là, il revient du moulin. Au bord de l'étang, une anguille se tortille dans la vase. Sa tête est prise dans la gueule d'une truite. Le jeune Eugène ramène les poissons sur l'herbe ! En les séparant, il voit apparaître entre les dents de l'anguille, une truitelle encore frétillante.

 © Yvonne LE HEN (Mars 2022)

2  «  22 02 22 »

 On était le 22 février, le 22 02 22. Avec Nina, on s’amusait chaque soir à regarder l’horloge à quartz à 22 heures 22. Là, ce serait une soirée spéciale : on irait jusqu’aux 22 dixièmes de seconde. On ferait l’amour avant et après, en l’honneur du 22. On jouerait ensuite à faire des yam’s de 2. Avec du champagne. Soirée spéciale. Unique. L’amour comme le champagne fut délicieux. Mais je perdis au jeu, les dés s’obstinant à sortir des trois. Nina arborait un sourire énigmatique. Elle dit enfin : tu vois, bientôt nous serons trois …

 © Guillemette de GRISSAC (Spéciale 22 / 02 / 2022)

3 Les yeux d’or

 Je plongeais mon regard dans ses yeux. C’est ce qui me fascinait le plus en elle. Ils étaient d’une couleur dorée, de l’or liquide, lui disais-je. Le contraste avec la pupille, très noire, magnifiait cette impression de métal précieux en fusion. Un trait de khôl barrait son œil. Il s’étirait, lui donnant un regard d’égyptienne antique, celle des hiéroglyphes. Ce face à face durait un moment, chacun s’immergeant dans l’autre, au plus près. Elle cillait peu, me fixant,  un peu inquiète. Je ne la retenais pas. Soudain, éclair vert vif, accompagnée d’un ploc, ma rainette sautait dans sa mare.

 © Philippe SERRIER (Septembre 2022)

 

mercredi 4 janvier 2023

BONNE ANNEE 2023

 


A tous nos fidèles lecteurs, 

Harfang souhaite une bonne... 

une meilleure.... 

une excellente année 2023 

où chaque jour apporte 

une bonne nouvelle !  

mercredi 23 novembre 2022

HARFANG N°61...

 

On pourrait ouvrir le dernier numéro d’Harfang en jouant au jeu des ressemblances et des différences… avec la rencontre des frères Fouassier qui ont pour point commun d’avoir publié leurs premières nouvelles dans Harfang (N° 22 & 26)… mais qui ont une bibliographie riche d’une quinzaine de recueils et romans tous très différents comme le montrent leurs succès avec leurs derniers ouvrages : un thriller historique Le bureau des affaires occultes, Prix des Maisons de la Presse 2021 pour Eric Fouassier et un conte humoristique moderne Les pantoufles, succès Folio ces derniers mois pour Luc-Michel Fouassier.



On poursuit avec une autre rencontre, avec Sophie Bazin, responsable des éditions Dodo vole qui offre en prépublication une nouvelle du nouvelliste malgache Héry Mahavanona.

On découvre aussi des nouvelles originales et fortes que le comité de lecture a sélectionnées, celles signées J. J Derôme, Kévin Despond, Victor Dumiot, David Hoon Kim et Jérémie Sanchez-Groussard...

Enfin, on retrouve les rubriques habituelles sur l’actualité de la nouvelle : recensions des recueils, des recueils et des prix.


Harfang N° 61, 106 pages 12 €

Chèque à adresser à  Harfang 13 bis avenue Vauban 49000 Angers

 

mercredi 19 octobre 2022

NOS COUPS DE COEUR... D'AUTOMNE

 


Effractions, Pierre Peju Gallimard, 304 p., 21 €

Dans ces trois nouvelles (ou petits romans ?) de cent pages placées sous le titre générique des « effractions », les personnages saisis à trois âges de la vie sont surpris par un événement qui vient les bousculer et faire irruption dans la vie d’autres personnages et aussi par la rencontre de hasard avec une femme dont on ne sait si elle sera providentielle ou non.

Dans la première nouvelle qui donne le ton et le titre au recueil, Thomas, jeune voyou qui vient de braquer une banque et qui est poursuivi par la police, se réfugie sur une île où travaille Alice Watt, artiste peintre marginale et déjantée. Surprise dans le secret de son atelier, celle-ci le contraint à travailler pour elle, à peindre… Mais jusqu’où le mènera cette « effraction » ?

Dans la deuxième, un écrivain reconnu s’apprête à prendre l’avion pour se rendre à un festival littéraire en Tunisie… à ses côtés, un homme qui lui ressemble fait un malaise. Il se retrouve alors (par hasard ?) à Tunis, avec les papiers d’un archéologue nommé Neumann dans une sombre histoire de services secrets français et tunisiens ayant pour objectif d’éliminer une certaine Yasmine… Jusqu’où le mènera cette « usurpation » d’identité ?

Enfin dans la troisième intitulée « péremption », Victor qui à plus de soixante dix ans s’est inscrit à un club un peu spécial, arrive à Biarritz où son « contrat » stipule qu’il doit  y exécuter une personne en sachant qu’un jour lui-aussi sera la cible du même contrat… Mais en  retrouvant Élisa, il aimerait revenir sur ce pacte diabolique : jusqu’à quand pourra-t-il en reculer l’échéance ?

Empruntant aux codes du polar auquel il ajoute une bonne dose d’humour et de fantastique, ce recueil est aussi une réflexion sur l’art, la littérature, l’identité, la vieillesse et la mort. P. Péju signe là un recueil exemplaire où les surprises successives multiplient le plaisir des lecteurs…

 Nouvelles ukrainiennes, Emmanuel Ruben, Points Seuil N°5612, 190 p., 8,90 €

Que vous ayez déjà lu -ou n

on- tous les livres d’E. Ruben et que vous pensez savoir tout -ou tout ignorer- sur l’Ukraine, dans tous les cas, ce recueil est fait pour vous.

D’abord sans se conformer aux diktats de l’actualité et des médias, c’est l’occasion d’en apprendre plus sur l’histoire, la géographie, l’économie de l’Ukraine… et surtout sur les ukrainien(ne)s, jeunes ou vieux. Au fil des pages, on découvre leurs portraits croqués en quelques mots, leurs traditions, leurs légendes, leurs croyances, leur culture, leurs habitudes de vie quotidienne. Que ce soit à travers les pérégrinations de l’auteur à vélo avec Vlad, ou bien que ce soit en train avec Kolia et Katia, jeunes mariés de retour dans leur village natal…


Ensuite parce que dans « Confluence imaginaire » vous retrouverez Vlad, le compagnon de route imaginaire de « Sur la route du Danube » (2019). Et aussi parce que le cimetière abandonné du « dernier des Khazars » vous rappellera « Halte à Yalta » (2010) et annonce « Les méditerranéennes » (2022)…

Le recueil se clôt sur le « retour à Kiev » en février 2014, quelques mois après la révolution citoyenne de Maïdan, où E. Ruben part à la recherche de son ami Yarick et se fait le « témoin de l’après, le témoin du désenchantement ».

Ainsi chaque texte est le reflet de ce qui anime l’écriture d’E. Ruben depuis ses débuts.

Ainsi une œuvre se compose sous nos yeux comme les morceaux d’un puzzle que le lecteur peut reconstituer au fur et à mesure…

 ·         Précisons que les bénéfices de la vente de ce livre sont reversés à l’ONG Bibliothèques Sans Frontières qui œuvre pour l’accès à l’éducation et l’information des réfugiés ukrainiens.

 Le musée des contradictions, Antoine Wauters, éditions du Sous-sol, 112 pages, 16 €

 Voici un recueil original d’abord dans sa forme puisqu’il est composé de douze discours, douze monologues mais aussi  dans son contenu qui reprend les grandes revendications de notre époque et les interrogations sur la misérable condition des femmes et des hommes d’aujourd’hui.

Cris, pleurs, requêtes, récriminations, révoltes ne sont pas d’un individu mais d’un groupe, d’un collectif où le « nous » est omniprésent, sorte de chœur antique qui s’adresse tour à tour aux magistrats, aux voisins et voisines, aux maris, aux mamies, aux ministres… et aussi, pour n’oublier personne, au Président et à Dieu lui-même !

Ce sont les discours de ceux qui n’ont plus accès libre aux plages, le « discours d’une troupe en pyjama » composée de vieillards évadés d’un Ehpad, et aussi les discours de jeunes, d’enfants, de petits- enfants, de marginaux, de citadins, de ruraux…

Revendications sociales, économiques, écologiques qui s’opposent aux discours des responsables politiques d’abord parce que « les mots se mettent à dire le contraire de ce qu’ils disent » et ensuite parce que même si l’on vote « cela ne change rien ».

Comme le titre l’annonce, ces discours ne sont pas exempts de contradictions conscientes et assumées car  « il y a d’un côté l’envie de se faire un peu de mal, de l’autre l’envie de se faire un peu de bien » (p. 11). 

Rares sont les recueils qui parlent aussi bien de la réalité contemporaine, rares sont les recueils éminemment  politiques sans sombrer dans les écueils partisans. C’est donc tout à l’honneur des académiciens Goncourt de lui avoir attribué le Prix de la Nouvelle 2022…

 Les passagers, Gilles Verdet, éditions Rhubarbe, 94 pages, 12 €

 En parlant de « passagers », G. Verdet parle aussi de passages et de passeurs. Passeur du fleuve Guadiana entre Espagne et Portugal comme Eduardo, passeurs de drogue ou comme François et Françoise, petits retraités français qui trafiquent pour arrondir leurs fins de mois.

Les premières lignes du recueil le disent clairement : « les limites territoriales, les migrateurs les ignorent »… car les oiseaux tout comme les personnages ignorent les frontières qu’elles soient sociales, économiques ou morales… mais d’abord et surtout géographiques, que l’action se passe en France, en Allemagne, en Espagne, au Portugal ou au Maroc ou que le lieu donne le titre de chacun des sept passages : « fleuve, périf, mer, détroit, ciel, horizon, delta ».

 Les personnages passent donc d’un lieu à l’autre, revenant de manière récurrente d’une nouvelle à l’autre. Ce faisant, G. Verdet ignore les limites narratives et les codes et franchit allègrement les frontières poreuses entre les genres : les nouvelles s’enchaînent  en une suite narrative comme dans un « roman-par-nouvelles » selon l’appellation de J. N. Blanc… assurant ainsi une continuité et renforçant l’attention et le plaisir du lecteur.


Continuité aussi, puisque ces nouvelles, écrites au fil des années qui passent, sont bien reliées par un fil rouge que l’on trouvait déjà dans la nouvelle centrale intitulée « Le détroit » publiée dans Harfang (N° 45) en 2004 !

Sept nouvelles au fil de l’eau, sept balades tragiques où l’on croise des personnages haut en couleurs comme sait si bien les saisir G. Verdet : outre les deux banlieusards retraités, Angela une ex-allemande de l’est, un junky anglais, une ouvrière marocaine, un écrivain américain, un tueur à gages…

Merci à Rhubarbe de faire « passer » ce genre de recueil que chaque lecteur doit faire « passer » à son tour au plus grand nombre…

(Lire nouvelles et entretien de Gilles Verdet dans Harfang N° 45 & 49)

 Suite à lire dans Harfang N° 61 à paraître à partir du 15 Novembre


 

 

dimanche 12 juin 2022

BELLE SOIREE NOUVELLES à LA BM d'ANGERS

  A la Bibliothèque Municipale Toussaint, vendredi 10 juin, nous avons assisté à une belle "soirée nouvelles"  qui s'est déroulée en trois temps...

D'abord avec la remise (différée depuis novembre 2020) de la huitième édition du prix de la Nouvelle en présence de la lauréate Viviane CAMPOMAR qui a lu des extraits de la nouvelle qui donne son titre (prémonitoire ?) au recueil "J'irai mourir à Odessa" (publié aux éditions Paul&Mike). 

Viviane CAMPOMAR lisant "J'irai mourir à Odessa"
Photo. A. M

Ensuite avec la table ronde où V. Campomar (Prix 2020), S. Dubin (Prix 2010) et E. Roche (Prix 2016) ont pu parler de leur recueil respectif, de leurs projets de recueil ou de roman, du passage de la nouvelle au roman  et des difficultés de passer du court au long...

Table ronde avec S. Dubin, E. Roche, V. Campomar 

Photo A. M

Enfin, avec la présentation et la lecture des micro-nouvelles (en 100 mots) extraites du Harfang Hors Série N° 13... histoire de terminer en beauté et de fêter les 30 ans d'Harfang ainsi que les 10 ans du blog et de la rubrique mensuelle "100 mots pour le dire".


 

vendredi 10 juin 2022

Un Hors Série pour fêter HARFANG

 

Pour fêter les 30 ans de la revue Harfang… mais aussi les 10 ans du blog et de notre rubrique de micro-nouvelles, nous avons pensé qu’un numéro spécial mettant en avant nos spécificités serait le meilleur cadeau à offrir à nos auteurs et nos fidèles abonnés et autres lecteurs occasionnels.

Dans un premier temps, fidèle à notre volonté de suivi des auteurs, nous avons demandé aux lauréats des 8 éditions du Prix de la nouvelle d’Angers de nous livrer une nouvelle ainsi qu’une micro-nouvelles inédites et de répondre à un questionnaire commun. Toutes et tous ont répondu « Présent ! » : P. Chauvin-Glonneau, M. Bénard, S. Dubin, M. Pontacq, E. Granet, E. Roche, M. Labbé, V. Campomar.





Dans un deuxième temps, nous avons lancé un Prix spécial de la micro-nouvelle et demandé aux auteurs des micro-nouvelles publiées sur le blog depuis 10 ans de nous adresser une micro de 100 mots maximum. Sur les dizaines que nous avons reçues, notre comité a choisi d’en publier 7 qui figurent dans ce numéro : R. Bobée, O. Bonhomme, F. Cosmos, G. de Grissac, S. Lida, J.-Y. Robichon, M.-A. Tuscan Ollier.

Enfin, cerise sur le gâteau d’anniversaire, le numéro sera présenté lors d’une « soirée-nouvelles »  à la Bibliothèque Municipale Toussaint à Angers le vendredi 10 juin à 19 heures (entrée libre) et sera l’occasion d’une mini table ronde avec Viviane Campomar (Prix 2020), Emmanuel Roche (Prix 2016) et Sylvie Dubin (Prix 2010)

 

HARFANG Hors Série N°13 100 pages, 10 €

(Chèque à l’ordre d’Harfang à adresser à Harfang 13bis avenue Vauban 49000 Angers)

   


lundi 30 mai 2022

HARFANG N°60 : 10 nouvelles, 3 micros pour fêter les 30 ans !

 

Avec ce soixantième numéro, Harfang fête ses 30 ans au cours desquels plus de 600 nouvelles signées par plus de 450 nouvellistes ont été éditées. Pourtant, pas de gâteau ni de cerise, pas de bougies non plus… Rien d’autre que des nouvelles, des nouvelles et encore des nouvelles.

D’abord, celles de ce numéro. Choisies par notre comité parmi les centaines qui nous sont parvenues tout au long de l’année 2021, elles ont toutes été écrites pendant ou après ces temps propices à l’écriture pour certains, toutes cependant sont « garanties sans Covid » pour parler d’autre chose que de virus et de confinement.  Signalons qu’il s’agit d’une première publication pour la plupart : « La véritable histoire de Martin Eden » de C. Baud, « Le moulin  d’Alphonse Daudet » de T. Juncker, « La mer » de F. G. Martin… La découverte de nouveaux auteurs à travers la lecture est toujours un moment même si cela ne remplace la rencontre et l’échange, comme nous le proposons habituellement dans nos pages… Pouvons-nous oublier que depuis deux ans, nous avons été privés de rencontres dans les salons du livre, les festivals, les bibliothèques et les librairies.

   Ensuite, toujours soucieux de diversification à travers nos rubriques habituelles : avec « Rencontre avec un éditeur » nous vous proposons de découvrir les éditions Zonaires en compagnie de son directeur P. L’Ecolier et de F. Trigodet qui offre une nouvelle de son prochain recueil et avec « Nouvelles sans frontières » nous offrons une « première » : une nouvelle traduite du malgache de S Andrimananjarra. 

   Enfin, nous y ajoutons, comme tous les ans, les trois meilleures micro-nouvelles de l’année 2021 sous la plume de J.-M. Binnse, F. Cosmos et P. Serrier.

 

Harfang N° 60, 108 pages, 12 €

13 bis avenue Vauban 49000 ANGERS

jeudi 21 avril 2022

COUPS DE COEUR DE PRINTEMPS : JAUFFRET, ROCHE, SIZUN

 


Microfictions 2022, Régis Jauffret, Gallimard, 1026 pages, 26 €

Après Microfictions 2007, puis Microfictions 2018  (Goncourt de la Nouvelle 2018 ; lire Harfang N°52), voici le troisième tome, composé comme les précédents de 500 microfictions de deux feuillets, classées par ordre alphabétique des titres de « Applaudir la France »  à « Zibeline ».

Belle constance sous la plume acérée de R. Jauffret qui ne faiblit  pas, sans doute à un rythme de 2 ou 3 textes par semaine. Il est vrai que les sujets sont inépuisables : il suffit d’écouter, de regarder le monde autour de soi ; il suffit de lire les faits divers dans la presse, de consulter les mains courantes dans les commissariats, de fouiller dans  les poubelles des hôpitaux… Même la tête sous la couette, on ne peut se « débarrasser de la réalité » (p. 80). La réalité fournit le matériau, l’imagination vient ensuite donner forme et force à la fiction.

Certes il s’agit de photographier le monde comme il va, la grisaille des vies quotidiennes qui s’épuisent. Mais il s’agit aussi de noircir le trait, d’exagérer les détails, de provoquer. S’attardant à décrire avec délectation les travers de nos contemporains. Montrant ainsi qu’il s’agit d’une fiction dans laquelle on peut se regarder, se retrouver -à défaut de se reconnaître vraiment- comme dans un miroir.

Mais tout cela, à quelle fin ? Car loin de toute tentation moralisante, s’agit-il seulement de réfléchir ou de faire réfléchir… ? En raison de l’actualité, ces nouvelles du monde seraient-elles encore plus noires que les précédentes ? Peut-être… quand, outre les maladies, les viols, les tortures, les meurtres, les suicides, les infanticides, les féminicides qui se succèdent au quotidien, il y a aussi les terrorismes, les guerres, les violences de la nature, les violences sociales et les épidémies qui nous dépouillent encore un peu plus de notre humanité, avec des morts enterrés à la va-vite, des cendres dispersées au vent…

S’il est difficile de rendre compte de la diversité de cette foule composée de femmes et d’hommes anonymes, ces 500 petites nouvelles sur la vie quotidienne de nos contemporains sont à lire comme 500 concentrés de noire violence  et comme autant de romans en puissance de notre triste tragédie humaine.

A lire... peut-être à petites doses pour que ces "microfictions" nous immunisent contre les violences de la réalité. 

 


Spiaggia, Emmanuel Roche, Paul&Mike, 216 pages, 15 €

Nous avons salué ici l’unité d’Un piano à la Nouvelle-Orléans (Prix de la Nouvelle d’Angers 2016) et la densité de La grandeur de l’Amérique (2018). En quittant l’Amérique pour l’Italie, E. Roche avec Spiaggia réussit cette fois la prouesse d’un recueil encore plus unifié et plus dense. D’abord l’unité de temps et d’espace... Pendant l’été 1959, un tour d’Italie de plage en plage, de San Remo au Lido à Venise : celui réalisé à bord d’une Fiat Millecento par Pier Paolo Pasolini (en compagnie du photographe Paolo di Paolo), chacune des douze nouvelles étant précédée d’une citation de son journal de bord (publié sous le titre de La longue route de sable, Arléa, 2004).

Ensuite la densité de tous les éléments qui viennent s’entrecroiser et donner vie aux multiples rencontres que l’écrivain-cinéaste « promeneur aux cheveux noirs et aux joues creuses» et son photographe font au cours de leur périple. Descriptions géographiques et poétiques des « spiaggias », des plages ; allusions à la situation historique et sociologique de l’Italie des années 50-60 ; portraits hauts en couleurs et non dénués d’humour des jeunes italien(ne)s qui rêvent de devenir vedettes de cinéma, simples figurants ou scénaristes, mais aussi de jeunes français(e)s en vacances oubliant la guerre d’Algérie ; références cinématographiques à travers la présence de nombreux réalisateurs de L. Visconti à F. Fellini ou littéraires avec l’évocation de Dante, d’Annunzio ou Cesare Pavese ; sans oublier l’ambiance musicale en toile de fond, celle de la trompette de Chet Baker ou celle des juke-box qui déversent les succès de Paul Anka, Adriano Celentano, Dean Martin ou Elvis Presley… (la bande-son accompagnant descriptions et dialogues devenant une évidence pour restituer l’atmosphère). 

Pour notre plus grand plaisir, E. Roche ressuscite l’Italie de  1959 en nous plongeant dans l’Italie de P. P. Pasolini. Et cela avec un minimum de mots, mais un maximum de sons, de sens, de sensations, de vies…

A lire pour avoir un avant goût de l'été...

Joël Glaziou

 

(Lire entretien et nouvelles d’E. Roche sans  Harfang N° 49 & 53)

 

Les petits personnages, Marie Sizun, Arléa, 260 p., 20 €

Marie Sizun a raison : on ne prête pas assez attention aux « petits personnages », ces personnages secondaires de cinéma, de théâtre, de roman… et aussi à ces silhouettes minuscules qui l’ont fascinée sur certains tableaux devant lesquels on passe souvent sans s’attarder. Elle en a sélectionné trente et un (principalement entre 1830 et 1920 : Caillebotte, Ensor, Monet, Vallotton…), les a observés de près, s’est penchée sur les détails et leur a redonné dans ce recueil leurs « lettres de noblesse ». Car qu’il s’agisse de Johanna, la « dame en bleu » des Très riches heures du Duc de Berry ou qu’il s’agisse de deux promeneurs qui dialoguent sur la « grève blanche » de F. Valloton, ils ne sont pas là par hasard : le peintre en les plaçant a voulu équilibrer sa composition, a voulu donner vie à un paysage trop figé… mais la silhouette à peine esquissée dans un éternel présent lui échappe et l’imagination de chacun l’anime aussitôt, lui attribue un passé, un avenir, lui invente une histoire, un destin. Ainsi le peintre révèle une narration qui n’est qu’un « pré-texte » que l’écrivain n’a plus qu’à développer. Ce sera une nouvelle qui saisit un instant crucial dans la vie d’un homme ou d’une femme, l’instant où le regard de « la femme du meunier » rencontre le regard de son apprenti (dans un tableau de N. Garstin, 1901). Cela pourrait être un embryon de roman racontant « l’histoire d’une petite fille mal aimée, née on ne sait comment ni pourquoi d’un couple mal assorti » (dans « La promenade sur le port du Pouliguen » d’E. Vuillard, p. 119).  

S’attarder sur ces personnages qui ne sont pas au centre des tableaux est aussi pour M. Sizun l’occasion de poursuivre ses sujets de prédilection pour les femmes solitaires, mal mariées, aux vies empêchées dont elle a souvent fait le portrait en demi-teinte dans ses romans (où chaque couverture renvoie déjà à un tableau) : lingère ici, couturière là. Ainsi cette domestique dans la « fenêtre sur cour » saisie par Hammershøi (déjà présent sur la couverture d’Un léger déplacement). À travers ce « recueil-exposition » et ces trente et une « fantaisies » qui font la part belle à l’imagination, le lecteur plonge dans des vies pleines de drames et de violences, de tendresses et d’amours.

A lire pour retrouver les "petits personnages" qui passent au second plan dans les paysages, dans les tableaux et dans la vie quotidienne

Joël GLAZIOU


(Lire entretien et nouvelle de Marie Sizun sans  Harfang N° 53)