lundi 27 mars 2017

MEILLEURES MICRO-NOUVELLES 2016

Pour la cinquième saison, notre rubrique « 100 mots pour le dire » a connu une pause, faute d’envois en quantité et en qualité. Cependant comme les années passées, parmi celles que nous avons publiées sur le blog et après le vote des lecteurs habituels du comité d’Harfang (différent de celui des « micro-nouvelles) nous avons choisi «Nettoyage à froid » de Charles Louis comme micro-nouvelle de l’année 2016 !
Il gagne un abonnement d’un an à la revue.
Nous la re publions ci-après… ainsi que celle classée en seconde position : « Pont » de Régine Bobée.
Pour que l’aventure se poursuive de manière continue en 2017,  n’hésitez pas à nous adresser une « micro-nouvelle » de 100 mots maximum (contrainte impérative) à l’adresse suivante :
Nettoyage à froid
par Charles Louis

Dans les séries, le meurtrier fait disparaître les traces de sang sur ses mains en quelques secondes. Un filet d'eau suffit. Il faut en réalité beaucoup plus de temps, laver avec application surtout au niveau des jointures si on a cogné, sous les ongles et jusqu'aux cuticules quand il a fallu griffer. Le nettoyage des vêtements aussi est chronophage. À l'eau vinaigrée très froide - jamais d'eau chaude car le sang coagule - et à la brosse à poils souples. Il faut patiemment frotter le tissu dans le sens des fibres. En général, après cela, je dors toute la journée.

 © Charles LOUIS (Mars 2016)

 Pont 

par Régine Bobée

Cent ans qu’ils m’ont construit pour relier la ville à cette zone industrielle. Je suis le pont de fer, là-bas derrière, en toile de fond. Avant, la rivière était claire, les mômes s’y baignaient. Ces deux là en étaient. La vie a suivi son cours. Ils n’ont jamais quitté cette rive. Jamais posé un pied sur mes traverses. Leurs enfants sont passés, pour aller travailler... Peut-être qu’un jour leurs arrière-petits-enfants pourront à nouveau se baigner dans la rivière. On ne sait pas... Je suis le pont, la barre de fer qui raye leur horizon. Bientôt, je tomberai à l’eau, en morceaux.

© Régine BOBÉE (Avril 2016)

 

dimanche 5 février 2017

Dernières nouvelles d’Annie Saumont

Depuis le 31 janvier, nous n’avons plus de nouvelles d’Annie Saumont.


Photo Michel Durigneux


Elle qui depuis 1969 (La vie à l’endroit) n’a jamais cessé de nous donner des nouvelles. Avec plus d’une quarantaine de recueils. Recueils, traduits dans une quinzaine de langues et récompensés, entre autres, par l'Académie Goncourt en 1981, la Société des Gens de Lettres en 1989 et l'Académie Française en 2003…

Nouvelles reconnaissables par un style dépouillé et par le langage oral caractéristique des personnages qu’elle met en scène (enfants, exclus, maltraités…) mais aussi par la grande diversité des sujets abordés, allant des petites scènes de la vie quotidienne jusqu’aux problèmes les plus inquiétants de nos sociétés contemporaines. De recueil en recueil, elle a constitué une véritable galerie de portraits, une véritable « comédie humaine » à la Balzac. Mêlant le léger et le grave, le sérieux et l’humeur… sans jamais se départir d’une très grande humanité !

C’est sans doute pour cela qu’elle est aujourd’hui reconnue par tous comme LA nouvelliste française contemporaine et que ses textes sont étudiés au collège, au lycée et à l’université en France et à l’étranger… et proposés comme modèles dans les ateliers d’écriture.

 À quand une édition regroupant l’intégralité des nouvelles écrites par Annie (il y en a au moins 365, une pour chaque jour de l’année)… à quand ce bréviaire sur papier bible que chacun pourra lire le soir ?
 
Harfang avait croisé sa silhouette de « petite souris grise » à lunettes (selon l’expression de son ami J.-N. Blanc) lors d’un Festival de Saint Quentin au début des années 90. Déjà connue, elle faisait partie des « VRP de la nouvelle » selon l’expression de René Godenne avec ses amis Christiane Baroche, Georges Olivier Châteaureynaud, Paul Fournel, Jean-Noël Blanc et quelques autres. Puis ce furent de nombreuses rencontres, des échanges, des lectures à Angers, à Paris, à Ozoir-la-Ferrière en 2008… et à Angers de nouveau en 2009 (lire les extraits de l’entretien ci-dessous) sans oublier les publications dans les N° 35 et N°40.

 
Bibliographie (extraits)

 
Enseigne pour une école de monstres         Gallimard                                 1977
Dieu regarde et se tait                      Gallimard 1979, H.B. Éd.                    2000
Quelquefois dans les cérémonies     Gallimard                                            1981
Prix Goncourt de la nouvelle
Si on les tuait ?                                 Luneau-Ascot  1984,   Julliard            1994
Il n’y a pas de musique des sphères Luneau-Ascot                                      1985
La terre est à nous                            Ramsay 1987,  Julliard                        2009
Prix de la Nouvelle de la ville du Mans
Je suis pas un camion                       Seghers                                               1989
Prix SGDL de la nouvelle
Quelque chose de la vie                    Seghers            1990, Julliard              2000
Le pont, la rivière                             A.M. Métailié                                      1990
Moi les enfants j’aime pas tellement           Syros-Alternatives                   1990
Les voilà quel bonheur                     Julliard                                                1993
Prix Renaissance de la nouvelle
Après                                                 Julliard                                                1996
Embrassons-nous                              Julliard                                               1998
Noir comme d’habitude                    Julliard                                               2000
C’est rien ça va passer                      Julliard                                               2001
Le lait est un liquide blanc              Julliard                                                 2002
Aldo, mon ami                                   Flammarion                                        2002
Les derniers jours heureux              J. Losfeld                                            2002
Un soir, à la maison                         Julliard                                               2003
Prix de la nouvelle de l’Académie Française
Les blés                                              J. Losfeld                                            2003
Nabiroga                                           J. Losfeld                                            2004
La guerre est déclarée et autres nouvelles                                                  2005
koman sa sécri émé                           Julliard                                               2005
Un pique-nique en Lorraine            J. Losfeld                                            2005
Un mariage en hiver                        Éd. du Chemin de fer                           2005
 
Qu’est-ce qu’il y a dans la rue…     J. Losfeld                                            2006
La rivière                                          Éd. du Chemin de fer                           2007
 
Vous descendrez à l’arrêt Roussillon          Bleu autour                              2007
Les croissants du dimanche             Julliard                                                2008
Gammes                                             J. Losfeld                                            2008
Une voiture blanche                         Bleu autour                                          2008
Autrefois, le mois dernier                 Éd. du Chemin de fer                           2009
Encore une belle journée                 Julliard                                                 2010
Le tapis du salon                              Julliard                                                 2012
Le Pont                                              Éd. du Chemin de fer                           2012
Un si beau parterre de pétunias       Julliard                                                 2013
Tu souris tu accélères                       Éd. du Chemin de fer                           2013
 

Rencontre avec Annie Saumont

 

le 19 novembre 2009 à la Bibliothèque anglophone d’Angers

& dans Harfang N° 35

 
Vos premières publications sont des romans. Pourquoi êtes-vous « passée » à la nouvelle ? Que vous apporte la nouvelle que ne vous apporte pas le roman ?

 A. S. : Je n’ai pas commencé par écrire des romans. J’ai toujours voulu écrire des nouvelles. Peu de temps après mon arrivée à Paris, je suis allée aux Editions de Minuit proposer un recueil à Jérôme Lindon. Il m’a dit qu’on ne débutait pas une carrière d’écrivain par des nouvelles. « Écrivez-nous un roman ».
J’aime lire des nouvelles et j’aime lire des romans. Mais je n’écris que des nouvelles.

 Depuis vos premiers recueils, on peut remarquer une grande cohérence (notamment de style) et aussi une grande variété dans les sujets abordés. Comment arrivez-vous à concilier unité et diversité dans la composition de vos recueils ?

 A. S. : Le style est sensiblement toujours le même. Ou du moins il évolue peu. Les « histoires » doivent être variées sinon c’est l’ennui. Je fais ça « au feeling ». Pardon pour l’anglicisme, en suivant… une intuition ? Disons que je fais « de mon mieux ».

 Avez-vous des recettes pour « dégraisser » le texte et arriver à ce style très épuré, qui est une de vos caractéristiques ?

 A. S. : Pas de recette. J’écris … et ça ne va pas. Je recommence. Ça va mieux…mais. Je reprends interminablement. Je sens que ça ne vaut rien, je jette. Ou je garde des paragraphes qui resteront inemployés. Puis, tout d’un coup ça marche. Ou bien je crois que ça va marcher. Et c’est un leurre. C’est dur, l’écriture.
Des recettes pour dégraisser ? Là, oui. On enlève.

 Vous traquez les clichés en utilisant le contrepied, la surprise, la chute… Vous raturez et recherchez l’ellipse pour valoriser l’implicite, le non-dit…

A. S. : Mon ami Jean-Noël Blanc et moi nous échangeons nos textes. Nous ne nous faisons pas de cadeaux. Il me dit souvent « C’est utile ça ?». Souvent je barre.
Mais il ne faut pas exagérer. À force de dégraisser on peut n’avoir plus qu’un squelette. Le texte doit « faire sens ». En fait on ne doit enlever que ce que le lecteur sera capable d’imaginer lui-même, parce que le lecteur a son rôle à jouer. L’auteur laisse des trous et le lecteur les bouche. La nouvelle est « sans le lecteur, quelque chose qui n’est pas encore écrit » (Maurice Blanchot)

 Votre travail de traductrice (de l’anglais) a-t-il eu une influence sur votre écriture ?

 A. S. : Pas directement. Mais c’est toujours utile pour un écrivain d’entrer dans le style d’un autre auteur et de s’y tenir. Bon exercice.

 Vos nouvelles donnent vie aux petits riens de la vie quotidienne et donnent voix à une théorie de paumés, d’exclus, d’orphelins, de vieux oubliés, de femmes larguées. En quoi est-ce primordial pour vous de donner la parole à ceux qui en sont dépourvus : les enfants (par définition) et les adultes maltraités par la vie et parfois l’Histoire ?

 A. S. : Il faut du tragique dans une nouvelle. Je choisis mes personnages en conséquence. Raymond Queneau disait que le bonheur ne se raconte pas (même si je ne sais plus les termes exacts qu’il employait).

Êtes-vous d’accord lorsqu’on qualifie vos textes de « noirs… comme d’habitude » pour reprendre un de vos titres ?

A. S. : Oui, ou dans les tons de gris jusqu’au noir. Avec de l’humour qui les éclaire.

 Parallèlement à votre fidèle éditeur Julliard, vous avez privilégié ces dernières années la publication de nouvelles « un peu plus longues » chez de petits éditeurs : Métaillié, Joëlle Losfeld et dernièrement Le Chemin de Fer… Pourquoi ?

 A. S. : Je ne sais pas dire non.

Y-a-t-il une place pour la nouvelle en général (vos nouvelles en particulier) en dehors des revues et des recueils ? 

A. S. : Mes nouvelles ont souvent servi de « matériau » aux gens de théâtre. Plusieurs ont été réalisées en court métrage. J’ai moi-même fait pour France-Culture des adaptations radiophoniques, sans rien changer au texte. Enfin des comédiens, en ces temps de « lecture à voix haute » les lisent en public.
J’aime aussi… les lire moi-même.
 

Et ce soir là, elle avait tenu à rester debout plus d’une heure et demie pour lire ses nouvelles et pour répondre au public. Bon pied, bon œil. Voix ferme et œil malicieux devant l’objectif du photographe Michel Durigneux.

Commentant la couverture de son recueil Dieu regarde et se tait (2000), elle disait de Dieu qu’il « regarde en haut… Il ferait mieux de regarder en bas »
Aux dernières nouvelles, il paraît que de là-haut, elle regarde en bas et qu’elle continue à écrire des nouvelles !
Alors on attend avec impatience des « nouvelles de là-haut », ce sera peut-être le titre de son prochain recueil ?

 

 

dimanche 4 décembre 2016

LES MEILLEURES NOUVELLES POUR 2016 : DUBIN, KOLTES, LAFON, OBERLE, ROCHE, SALMON, TALVARD, VERDET


Pour ne conserver que les meilleures nouvelles de l’année 2016, il suffit de suivre le choix fait par les différents jurys des Prix de la Nouvelle qui ont sélectionné les meilleurs recueils parus dans l’année…
acheter, à lire et à offrir sans modération !

 Prix Goncourt de la Nouvelle
Marie-Hélène Lafon            Histoires                    Buchet-Chastel
 

 
Ce volume regroupe l’ensemble des nouvelles publiées à ce jour par M-H. Lafon.

Soit vingt nouvelles qui  plongent le lecteur au cœur de  la vie rurale, dans les villages du Cantal.

Avec Liturgie, son premier recueil de 5 nouvelles paru en 2002, elle brosse le portrait des gens du pays et peint les scènes de la vie quotidienne : la toilette du père dont il faut laver le dos, « l’hygiène » des jeunes filles au pensionnat, le suicide de « Roland »… Le récit et les descriptions, sans dialogues ou presque, permettent de faire ressentir de l’intérieur les sentiments, les sensations, la solitude de chaque personnage et de placer le lecteur au cœur des choses et des êtres.

En 2006, ce fut Organes, recueil de 12 nouvelles dont le programme est clairement annoncé dans la citation de M. Giacomelli placée en exergue « Je veux rentrer dans les choses »  et  qui semble donner au lecteur une véritable leçon de choses.

Mais de quelles choses s’agit-il ? Celles de la nature que deux adolescents découvrent à travers l’observation des taupes avant de les exterminer un jour de vacances ou à travers la brasse coulée des grenouilles aux pattes coupées qui régaleront les adultes ? Cruelle « leçon de choses » pour initier les jeunes au monde des hommes !

S’agit-il des choses du corps ? Sans doute, lorsque les filles découvrent leurs seins naissants qui nécessitent un soutien-gorge le jour de la communion ou lorsque la pauvre Berthe, à son entrée au pensionnat, « malmenée par les gens, les choses, la nature », se voit contrainte par un corset rose, tiraillée entre ses organes intérieurs et ces autres organes extérieurs que sont tous les vêtements, objets et autres prothèses… Quant aux garçons qui découvrent le corps des femmes, l’un fantasme sur « les jambes, le ventre, les seins, le cul… » de la nouvelle boulangère arrivée au village, l’autre sur le « corps blanc » d’Ava, la monitrice qui s’expose en bikini, un autre sur la « poitrine dure et moelleuse » de la speakerine qui s’étale sur l’écran : voilà « les choses qu’il sent » ! Au-delà, ce sont les choses de l’amour que chacun expérimente et dont on parle beaucoup, sans forcément passer à l’acte : ainsi pour Denis et la boulangère, « on crut la chose accomplie. Le fut-elle ? » ; ainsi les filles du pensionnat « essaient des choses entre elles » et gardent sur elles l’odeur des garçons, « ce fumet de bal fermenté » sous l’œil inquisiteur de la sœur Paule-Marie.

Mais il peut aussi s’agir des choses de la vie qu’Isabelle et Paul appréhendent en un rituel curieux : ils enfilent en cachette la robe de mariée de leur mère et l’écoutent parler au téléphone à travers la cloison. Quand la voix baisse, ils écoutent les révélations « sur le ventre des mères », « sur les maladies des femmes », « sur leurs organes fragiles »...

Leçons de choses donc qui mettent en scène des adolescents au moment où à travers les corps qui changent ils s’initient à une autre vie, au moment aussi où le monde rural traditionnel change sous les coups de boutoir de la modernité des années 60-70 qui apporte les modes nouvelles et la télévision.

Ce faisant, au delà des leçons de choses, l’auteur livre une belle leçon d’écriture dans un style vif qui isole le mot juste au scalpel, qui colle l’étiquette sur le schéma et qui écrit en marge la légende des corps, comme s’ils étaient ouverts sous nos yeux !

L’autre intérêt de ce volume est aussi de publier « la maison Santoire » (nouvelle qui fut la matrice du roman Les derniers indiens) et un dernier texte intitulé « Histoires » qui  nous éclaire sur l’origine de l’écriture, en remontant aux lectures d’enfance et sur les rapports étroits existant entre nouvelle et roman. Car pour M. -H. Lafon, l’écriture est une matière d’un seul bloc, un terrain qu’elle laboure en tous sens. « Nouvelle ou roman, roman ou nouvelle, parfois on ne sait pas, je ne sais pas ce que je vais faire, où ça va aller ; je suis une piste qui s’enfonce dans le maquis textuel, j’y vais, j’avance, et ensuite ça devient quelque chose que je n’attendais pas, ça devient autre chose, ça se fait en se faisant, ça se fait autrement, ça tourne et ça bifurque, ça se retourne »

Les nouvelles ne sont donc en rien des hors-d’œuvre, elles participent pleinement de l’œuvre en train de se faire.

Joël Glaziou

(Lire entretiens et nouvelles de M.-H. Lafon dans les numéros 29, 36 et 42 d’Harfang)

Prix de la Nouvelle de l’Académie Française

Gérard Oberlé     Bonnes nouvelles de Chassignet         Grasset


 
Prix Boccace

François Salmon   Rien n’est rouge                       Luce Wilquin

 Prix Litter’halles  à Decize

François Salmon    Rien n’est rouge                      Luce Wilquin

 
 
 
 Dans un recueil, certains cherchent l’unité, d’autres la diversité… Dans ce recueil de  12 nouvelles, l’unité se trouve dans la diversité car F. Salmon, en passant d’une nouvelle à l’autre, a choisi (pour ne pas ennuyer… et pour le plus grand plaisir du lecteur) de jouer avec les genres en les parodiant et de brouiller les codes en les détournant.

On commence dans un décor de western avec l’histoire de Billy Joe Adamson qui connait les « profondeurs de la soif » et qui en plein Désert de la Mort a « failli se noyer dans un verre d’eau » !

On poursuit avec la lettre d’amour de Stéphane, tombé amoureux de la voix de Sophie Lambert, qui ne s’appelle ni Sophie ni Lambert… mais peut-être Aïcha et qui de Casablanca démarche le client pour une agence de voyages !

On s’attarde un peu avec un véritable conte de Noël  pour comprendre « comment Bernard Verdonck, à presque cinquante ans, changea soudain de position » ou  plutôt comment Carole, grâce à un petit détail et un cadeau de Noël original, réussit à changer la vie de son mari !

On continue avec une nouvelle historique « Par la peau des siècles » où l’on apprend ce qui est arrivé à  Gossuin le parcheminier en février 886 entre l’île de la Cité et Saint Germain des Prés.

On joue avec les contraintes (clin d’œil au lipogramme cher à Georges Perec) puisqu’Hélène au fur et à mesure qu’elle se détache des « Spectres de Westende » et de la maison héritée de ses parents, retrouve l’usage de sa liberté… et l’usage de toutes les voyelles !

Et aussi nouvelle policière, nouvelle fantastique, nouvelle de science-fiction… rien n’est oublié, ni l’humour, ni le suspense.

François Salmon sera-t-il « le grand auteur belge » le premier « à recevoir la même année le prix Nobel de littérature et celui de la Paix » ? Pourquoi pas ! Puisqu’il a reçu cette année le Prix Litter’halles et le Prix Boccace !

En attendant, on peut toujours se mettre à la place d’Octavie pour savoir comment Zéphir sera pris dans les fils de la toile qu’elle a tendue à l’angle de la rue des Sœurs de la Providence.

Le lecteur, quant à lui, est bien tombé dans le fils tendus par l’auteur… avec même un plaisir certain. On ne s’en lasse pas ! La page tournée, on attend la surprise de la suivante…

 Prix SGDL de la Nouvelle

Gilles Verdet       Fausses routes                                Rhubarbe 


 
Ici, le titre de ce recueil de 5 nouvelles noires n’est-il  pas d’emblée un signal de l’auteur pour prévenir les « fausses routes » inhérentes à toute lecture.

À peine le lecteur est-il arrivé à la troisième nouvelle intitulée « Prises de vue » qu’il est amené à retourner en arrière pour mieux démêler ce qu’il a lu et cru comprendre. 

En effet, dans cette nouvelle centrale, le narrateur, figurant de cinéma, attablé à la terrasse d’un café, écoute les conversations et observe tout ce qui l’entoure : c’est alors que l’on comprend mieux ce qui se tramait dans la première nouvelle derrière l’histoire de François, ce juge aux affaires sociales qui se trompant d’appartement, se retrouvait dans le lit de Bernadette, dominatrice sado-maso et accessoirement prof de philo et non dans celui de sa maîtresse Mathilde ! L’on comprend mieux aussi la deuxième nouvelle, à travers des bribes de dialogues avec Edouard, que le petit incident qui a perturbé la répétition de la chorale est en fait un montage bien programmé… et que le contrechant est doublé d’un « Contrechamp » comme le titre l’indiquait !

Mais en écoutant Grégoire -ou Grègue- le lecteur ne sait pas encore tout de sa double vie qu’il découvrira dans la nouvelle suivante « Commerces équitables » où il passe de Jeanne à Bernadette, de la brocante à la revente de drogue… jusqu’à la chute finale. « Cerise sur le gâteau » !

Notons que les dialogues, rares, viennent rythmer les narrations et en sont comme les contrepoints, laissant le lecteur devant des sous-entendus, des suspenses…

Ici la lecture implique donc la relecture, tant les personnages et les chemins narratifs se croisent et s’entrecroisent.  Et si certains éléments semblent programmés, à l’image de ce bouquet de roses jaunes qui traverse les cinq nouvelles, d’autres sont le fruit du hasard (qui serait l’œuvre d’un petit diable malicieux qui rit sous cape ou d’un bon dieu converti à l’humour noir) et sont comme les grains de sable qui viennent perturber le déroulement des événements : ainsi le quiproquo de la première nouvelle, la chute de la quatrième… Ce qui multiplie les effets de surprise et évite les fins moralisatrices.

Dans tous les cas, l’auteur, à l’image du Petit Poucet, a semé des cailloux que le lecteur devra suivre pour retrouver son chemin.

Rarement un ensemble de nouvelles a été aussi organisé pour composer -au sens où l’entendait J.-N. Blanc- un véritable « roman-par-nouvelles ». Les membres de la SGDL qui ont voté pour lui et lui ont attribué leur Grand Prix de la Nouvelle 2016 ne s’y sont pas trompés… et à travers lui, ils ont aussi récompensé le travail des éditions Rhubarbe et surtout d’Alain Kewes qui défend depuis des décennies la bonne nouvelle. 

(Lire aussi la nouvelle et l’entretien de G. Verdet dans ce numéro. Rappelons qu’il était finaliste du Prix de la Nouvelle 2014 et présent dans Harfang N°45 avec une nouvelle intitulée « Le détroit »)

 
Prix Ozoir’elles a Ozoir

Sylvie Dubin          Vent de boulet                            Paul&Mike

 
            On peut ne pas aimer les recueils de nouvelles et on peut ne pas aimer les récits historiques, mais devant ce troisième recueil de S. Dubin, aucune généralité, aucun préjugé ne peut résister à la lecture !

De la première page de « Bleu horizon » qui raconte les signes avant-coureurs de la Guerre 14-18 à Merlet-Font avant la déclaration du 1er août jusqu’à la dernière page de « Blanc, bleu... » où l’on érige en 1920 un monument aux morts dans cette même commune de Normandie, le lecteur est plongé dans les petites histoires de la Grande Guerre.

Bien sûr, d’aucuns objecteront que certains noms de lieux comme Merlet-Font et certains personnages comme Blaise Gaillard, Camille Faye, Elise Simon et d’autres qui réapparaissent dans plusieurs nouvelles sont sortis de l’imagination de l’auteur. Mais pour le reste, tout, dans les moindres détails, est authentique, du récit de la catastrophe ferroviaire de la vallée de la Maurienne (dans « À tombeau ouvert ») jusqu’au plus petit bouton de la capote des poilus. Car pour l’auteur « il suffit d’assembler les découpes de l’Histoire, et ce n’est qu’aux coutures que l’imagination travaillera » (p. 42).

Comme pour ses précédents recueils, S. Dubin a composé, organisé un ensemble unifié en procédant par parallélismes, reprises et effets de miroir. Mais l’originalité réside surtout dans le choix des sujets et dans le point vue qui surprend à chaque fois le lecteur qui peut alors s’interroger sur ces petites histoires qui font la grande Histoire.

Ainsi on assiste à travers une enquête quasi policière à la naissance du service cinématographique des armées (dans « Cinéma-cantonnement »). On s’enfonce dans la boue des tranchées avec les tirailleurs sénégalais (dans « Nénette et Rintintin »). On plonge sous la mer avec les premiers mariniers (dans « Histoire d’U. »). On survole les champs de bataille avec les premiers aviateurs, avec les premiers aérostiers dans leur ballon captif (dans « Sur la terre comme au ciel ») ou avec les pigeons utilisés pour faire passer des messages en Argonne (dans « Cher ami », publié dans Harfang N° 46).

On apprend aussi comment un véritable toréador peut se faire embrocher par une baïonnette au Bois Camard en 1916 du côté de Verdun (dans « S’ils nous pardonnent »), comment une cousette en grève peut rencontrer un médecin auxiliaire en permission à Paris avec son parapluie sous le bras (dans « La faute à Ducasse »), comment un peintre peut trouver son inspiration dans la catastrophe d’un train fou qui fit 425 victimes parmi les poilus en permission ( dans « À tombeau ouvert »), comment la même Elise Simon peut « sculpter » les gueules cassées pour leur redonner apparence humaine (dans « The Tin Nose Shop ») et sculpter les statues des monuments aux morts érigés dès les années 20 (dans « Blanc, bleu… »)…

On attend de découvrir avec la marraine de guerre le « poilu » avec lequel elle a correspondu pendant des mois (dans « Chaleureuse marraine ») et on est surpris de découvrir « La Clef » de l’énigme que constitue l’histoire de deux frères dont l’un est mort à Verdun et l’autre végète depuis lors dans un hospice d’aliénés.  

Voici donc treize nouvelles qui s’entrecroisent, s’interpénètrent pour dresser devant les lecteurs le théâtre quotidien de la guerre, cette « comédie inhumaine » comme l’écrit l’historien A. Jacobzone dans la préface. Treize nouvelles qui s’enchaînent comme les chapitres d’un roman où, un siècle après la fin des combats, l’on entend encore siffler le « vent de boulet ». Treize nouvelles où des hommes et des femmes s’interrogent sur le sens de cette « boucherie héroïque ». Le chiffre 13 revenant d’ailleurs comme un leitmotiv, un fil rouge, où sans faire de numérologie comme dans « Nénette et Rintintin » les personnages s’interrogent pour savoir s’il faut lire les chiffres comme des signes du destin.

Au final, ce recueil est beaucoup plus qu’un recueil de nouvelles, plus qu’un « roman-par-nouvelles », plus qu’un récit historique qui serait réservé à quelques amateurs de nouvelles ou de récits historiques. C’est un livre qui s’adresse à tous et que chacun doit lire, toutes affaires cessantes. 
Joël Glaziou

 (Lire les entretiens et nouvelles de S. Dubin dans les numéros 33, 37 et 46 d’Harfang)

Prix de la Femme-Renard  à Lauzerte

François Koltes       La croix des champs                  L’œil d’or

 

Prix de la Nouvelle d’Angers

Emmanuel Roche Un piano à la Nouvelle Orléans   Paul&Mike

 
Dans ce recueil d’une grande qualité (qui vient d’obtenir le prix de la Nouvelle d'Angers 2016), les  personnages que l'on retrouve parfois d'une nouvelle à l'autre, l'omniprésence de la musique et du fleuve, sont autant d'éléments qui contribuent à la cohérence des nouvelles. Il y a aussi  la ville et ce sentiment que, nulle part ailleurs, de telles histoires pourraient se produire.

Bien au-delà d'un décor, la Nouvelle-Orléans s'installe comme figure centrale des huit nouvelles et la ville, excessive et contrastée, tient toutes ses promesses. On y croise, pêle-mêle, des fortunes à l'origine douteuse, de jeunes bourgeois venus se déniaiser dans les bordels de la capitale, des politiciens véreux et leurs hommes de main, des musiciens sans avenir et de jeunes prodiges, le roi Zulu et de petites frappes, des touristes et de petits pianistes créoles. La musique traverse les nouvelles, comme une bande-son. Le recueil d'Emmanuel Roche a d'ailleurs quelque chose de cinématographique. Dans Down by Law, Jim Jarmush ose une très longue séquence composée d'une succession de travellings latéraux sur les rues de la Nouvelle-Orléans. Coupe après coupe, on passe d'un lieu à un autre mais, parce que la caméra se déplace à vitesse constante, cela semble toujours le même endroit. C'est à ce travelling latéral hypnotique que renvoie le recueil d'Emmanuel Roche. Nouvelle après nouvelle, on passe d'une époque à l'autre, on saute allégrement des décennies. Et pourtant, on revient toujours au même instant : celui où le hasard décide, comme au craps, quand les dés sont jetés. Le fantôme de Bernard de Marigny plane d'ailleurs sur la première nouvelle. Figure emblématique de la ville et passionné de jeux de hasard, il donne le ton. Les personnages d'Emmanuel Roche ont en commun de se trouver sur le fil, dans un de ces moments suspendus où tout est encore possible, le pire comme le meilleur. Mais qu'ils s'agitent ou attendent, qu'ils résistent ou renoncent, aucun ne décide réellement. Leur vie, souvent, se joue sur un détail : un porte-bonheur de carnaval, le retour d'un chat après l'ouragan, une belle fille au bord du fleuve. Et si cela est parfois désespéré, Un piano à la Nouvelle Orléans n'a rien de désespérant. Car, tous, en s'abandonnant au hasard, s'abandonne à vivre.
Estelle Granet

(Lire l’entretien et la nouvelle d’E. Roche dans le numéro 49 d’Harfang)

Prix SGDL du Premier recueil de nouvelles

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