Rencontre avec Alain Emery
à la Bibliothèque de Villevêque
(49)
le vendredi 3 juin 2016
et dans Harfang N° 48
Alain Emery, né en 1965 à Saint Brieuc, vit en
Bretagne. Il a publié en revue (Matricule des Anges, Archipel, Brèves, Harfang,
Hopala…), participé à diverses anthologies (comme Ici et là, en Bretagne aux Éditions Keltia Graphic ou Remix aux Éditions Hachette) et signé des fictions pour Radio France. Il anime en
bibliothèque des rencontres autour de Giono,
Faulkner, Cendrars, London et se partage entre les chroniques (À l’heure du sacre, Fortune de mer,
dans La clarté sombre des réverbères…),
la poésie, les polars et les recueils de nouvelles.
Bibliographie
Les Petits
devant (nouvelles) Ed.du
Douayeul 2007
Divines
Antilopes (nouvelles) Ed. La Tour d’Oysel 2009
Gibiers de potence (nouvelles) Ed. Astoure 2011
Les
porcelaines (nouvelles) Ed. Jacques Flament
2011
Ouragan sur
le cairn (polar) Ouest
& Compagnie 2012
L’épaule des
cavaliers (nouvelle) Ed. Jacques Flament 2012
D’un simple
jour à l’autre (poésies) Ed. Jacques
Flament 2012
D’aussi
vastes déserts (nouvelles) Ed. La Tour d’Oysel 2013
Cette seule
voix Ed. Jacques Flament 2013
Petits
morceaux du paradis (chronique) Ouest
et Compagnie 2014
La racine du
fleuve (nouvelles) Ed.
Paul&Mike 2014
La nuit des
sanguinaires (polar) Ouest et Compagnie 2015
Le Bunker, 5ème
témoignage (nouvelle)Ed. Jacques
Flament 2015
Entretien avec Alain Emery (par Sylvie DUBIN)
Depuis Les larmes de
cyanures, un recueil de poèmes publié aux Éditions Page artistique en 1989,
jusqu’à la nouvelle Le Bunker, cinquième témoignage, paru chez Jacques Flament en 2015, vous
avez écrit un nombre impressionnant de textes, touchant à tous les
genres : poésie, roman, fiction radiophonique, chronique, théâtre,
journal… Mais c’est la nouvelle qui se taille la part du lion, semble-t-il.
Pourquoi cette prédilection pour un genre qui n’est pas le mieux goûté dans l’Hexagone ?
A. E. : Si je m’essaie parfois à d’autres registres, je reviens toujours vers la nouvelle. C’est un fabuleux territoire de chasse. Vous pouvez bien sûr coller à la réalité ou inventer de toutes pièces, respecter les codes ou vous en affranchir, mais surtout, si vous avez une imagination débordante (c’est mon cas), la brièveté – qui n’empêche d’ailleurs ni le fonds ni le style – vous autorise la multitude. Avec la nouvelle, vous pouvez vous consacrer à cette profusion. Esquisser au fil des livres une véritable galerie de portraits. J’ignore combien d’histoires j’ai pu écrire à ce jour mais je me plais à croire qu’elles forment un tout.
Lorsque l’on examine votre
bibliographie, on s’étonne aussi de la diversité des éditeurs représentés, y
compris pour un même genre d’ouvrages. Est-ce une stratégie ? Ou est-ce le
fruit de rencontres opportunes, d’amitiés nouées au hasard de salons par
exemple ?
Vos textes paraissent aussi
dans des revues ou des ouvrages collectifs. La revue Harfang vous
a d’ailleurs accueilli à trois reprises, avec « Un roi sur sa
terrasse » (n°39, 2011), « Avec des si » (HS n°10,
2011) et « Quatre joueurs attablés » (n°44, 2014). Comment
– et pourquoi – choisir des publications collectives ?
A. E. : Quand j’ai commencé à écrire des nouvelles, en 2002, j’ai très vite songé aux revues. C’est à mon sens un extraordinaire lieu de rencontres. Les lecteurs – qui sont ici des connaisseurs – peuvent, à moindre risque, vous découvrir, vous apprivoiser. C’est aussi une reconnaissance. Des revues comme Harfang sont des références et figurer à leur sommaire est un joli signe. Je n’oublie pas que le temps où je croyais ne jamais parvenir à être publié dans Harfang n’est pas si loin…
Quel est le moment, dans le
travail d’écriture, qui vous procure le plus grand plaisir ?
A. E. : De tous les plaisirs que me procure la création littéraire, le plus intense est toujours lié au moment où je m’efforce de dresser sur l’horizon la charpente d’une histoire que je suis en train d’inventer. Ce que j’aime par-dessus tout, c’est donner le jour au personnage, l’habiller de chair et de sens, déployer pour lui toutes les ruses possibles et imaginables. Chercher durant des heures le mot juste, le diabolique agencement. Parfaire l’illusion. C’est un exaltant corps à corps. J’essaie, pour y parvenir, de convoquer à mon chevet tout un arsenal – l’œil du peintre ; des milliers de bricoles, de souvenirs ; la langue elle-même –, mais il y a, de toute façon, dans cette déferlante, quelque chose d’inexplicable (ce que j’appelle affectueusement la cuisine des anges). Quand ça réussit, c’est un bonheur sans nom.
À l’inverse, avez-vous des
moments de découragement, de doute ?
A. E. : J’ai trouvé la parade : j’ai toujours plusieurs manuscrits sur le feu. J’écris chaque jour, plusieurs heures, et si les munitions viennent à manquer pour l’un, je passe à l’autre, simplement. De manière générale, je doute peu pendant l’écriture parce que je ne songe en fait qu’à me régaler. Une fois le livre sorti, en revanche, il m’arrive d’être inquiet. Pour oublier ça, j’attaque le suivant. C’est le secret de ma boulimie d’écriture : je cours après mon plaisir.
Vous avez joliment nommé « cuisine
des anges » l’alchimie qui produit le beau texte à déguster… On
aimerait connaître votre « arrière-cuisine » : plus
prosaïquement, donc, quels outils utilisez-vous et de quels matériaux vous
servez-vous pour créer vos histoires ?
A. E. : J’écris depuis toujours au stylo plume sur des cahiers que je conserve précieusement et dans lesquels je me plonge de temps en temps. Mon tempérament me pousse à tout garder, les plans, les journaux, les vieux clichés que je chine dans les brocantes et dont je me sers pour créer des personnages, les carnets de notes. Je me moque bien que ce ne soit plus à la mode : mon plaisir est là (peut-être même davantage que dans mes livres, que je ne relis jamais). Il tient sur ces échafaudages précaires, dans ces détours et ces renoncements. Ces milliers de pages noircies au fil des ans, je m’en sers comme d’une boussole : je suis tout entier là-dedans.
Vous venez de faire
paraître votre Journal 2015 chez Jacques Flament Éditions. Ce livre
papier reprend le journal électronique que vous avez tenu jour après jour sur
le site de l’éditeur. Une belle gageure…
A. E. : À l’origine, c’est une idée de l’éditeur, Jacques Flament. J’avoue avoir longtemps hésité. Je préfère la fiction à l’intime. L’illusion est comme un rempart : on peut toujours se cacher derrière. J’ai accepté dans l’optique de ne détailler que ma relation à l’écrit. Mon travail, mes lectures, mes observations. Contre toute attente, j’y ai trouvé mon compte. La phrase de Chardonne résume tout : Si je n’écrivais pas, il y a bien des choses de ma vie dont je ne m’apercevrais point. J’ai appris à me poster à l’affût. À tendre l’oreille, à ouvrir les yeux. Je mesure sans doute mieux aujourd’hui combien l’écriture – et je ne parle pas forcément de publication – est essentielle à ma vie.
Vous parlez avec jubilation
de votre travail d’écrivain. Paradoxalement, vos livres sont plutôt sombres,
non ? Si l’on s’amusait à reprendre leurs titres, on y trouverait déjà des
« affreux », « canailles », « bourreau »,
« ogre », « gibiers de potence » et autres
« sanguinaires » ! Vos recueils plus suavement intitulés Les
Porcelaines ou Divines antilopes ne dérogent pas à la règle : vos personnages ont beaucoup à se
reprocher…
A. E. : Je suis un autodidacte et la bibliothèque au cœur de laquelle je vis est celle qui m’a construite. Je l’ai composée en toute liberté, au fil du temps et des affinités. Alors, je ne sais pas si je suis un passeur mais j’aime l’idée d’entretenir des feux dans le maquis, de ramener sur le devant de la scène – si encombrée de nos jours – des écrivains auxquels je dois beaucoup. Giono, Faulkner, Cendrars, London. Bientôt, Céline, Saint-Exupéry, Garcia Marquez, Michon… L’éclairage que je propose n’a rien d’académique mais je tire ma légitimité de la passion. Après tout, c’est une clé universelle.
Si ce n’est pas indiscret,
peut-on savoir quelle « cuisine des anges » mijote dans votre
laboratoire d’écrivain ?
Rencontre avec Luc-Michel Fouassier
à la Bibliothèque Anglophone (Angers)
le jeudi 26 février 2016
et dans Harfang N° 47
Luc-Michel
Fouassier est né en 1968 et vit en
région parisienne. Passionné d’écriture, il commence par publier en
revues : Harfang (N° 26 & 34), Rue Saint-Ambroise… Son premier recueil
Histoires Jivaro (100
micro-nouvelles de 100 mots) connait un réel succès.
Depuis,
les recueils publiés aux éditions Quadrature alternent avec trois romans
publiés aux éditions Luce Wilquin.
Défenseur
de la nouvelle, il est l’organisateur du Salon d’Ozoir-la-Ferrière et du Prix
Ozoir’elles.
Un si proche éloignement roman Luce Wilquin 2011
Fragments d’un fait d’hier roman Luce Wilquin 2013
Le Zilien roman Luce Wilquin 2014
Deux ans de vacances et plus nouvelles Quadrature 2016
![]() |
Photo Michel Durigneux |
Questions à
Luc-Michel Fouassier
Depuis votre première nouvelle
publiée en 2005 (dans Harfang N° 26), vous avez publié 2 recueils de nouvelles,
puis 3 romans avant de revenir à la nouvelle prochainement avec un
troisième recueil : y-a-t-il une explication à cette alternance ? une nécessité ?
L.-M.
F. : À une
journaliste qui lui demandait sa définition de l’écriture, je crois me souvenir
qu’Éric Holder avait
répondu : « Écrire, c’est se
mettre au ras du sol, et regarder ». Je trouve que cela résume plutôt
bien l’affaire. L’écriture me mènera où mon regard se sera posé… Quant aux tonalités,
n’importe quel sujet peut être traité avec sérieux ou bien avec humour. Il s’agirait
plutôt d’une forme de délicatesse envers le lecteur qui est notre partenaire.
Il se lasserait qu’on le titille toujours de la même manière.
L.-M.
F. : Après
pas mal de refus, Quadrature a été la première maison d’édition à me publier.
Mais, ils ne publient que des recueils de nouvelles. Quand il a fallu trouver
un éditeur pour mes romans, j’ai naturellement pensé à Luce Wilquin que je
croisais souvent dans les salons où je dédicaçais. Dans ces deux maisons :
on trouve une bonne dose de chaleur humaine ! On peut parler de famille…
Il n’est pas exclu qu’un jour je publie un recueil de nouvelles chez Luce
Wilquin qui a plus de volume éditorial que Quadrature. En effet, Quadrature ne
publie que quatre recueils par an.
L.-M.
F. : Il me
semble que le plus important en littérature est de ne pas tricher. L’auteur
ressent l’envie de faire passer quelque chose, de transmettre sa vérité. Il ne
doit pas s’écarter de cet objectif. Dès lors, il peut user de tous les moyens
qui sont à sa disposition. S’écarter peu ou prou de la réalité, user de tel
genre littéraire plutôt qu’un autre.
En ce qui concerne
la nouvelle « L’accompagnateur », je voulais parler de l’abnégation,
de la confiance en soi et du fait que, jusqu’au bout, on peut recevoir des
leçons de vie de la part d’un père, d’une mère. C’était cette vérité qu’il
m’importait d’évoquer. Par contre, je me suis un peu éloigné de la réalité. Mon
personnage principal est séparé de sa compagne. Ce qui n’est pas mon cas. La
course se déroule à Millau. J’ai vécu une course comparable mais à un autre
endroit.
Et puis, à bien y
réfléchir, peut-être est-ce dû un peu à la paresse. On évoque Simenon, Sautet,
et un climat accompagné de tout un tas d’images viennent à l’esprit du lecteur…
L’auteur de nouvelles que vous
êtes est aussi un ardant défenseur du genre puisque -en tant qu’adjoint au
maire d’Ozoir-la-Ferrière- vous êtes l’organisateur d’un Salon prisé par les
nouvellistes (éditeurs et auteurs) et du Prix Ozoir’elles. De telles actions
sont rares : parlez-nous de vos objectifs, de vos difficultés, de vos réussites,
de vos projets…
L.-M.
F. : Ces
actions sont gloutonnes en temps et en énergie et ce n’est pas toujours facile
de convaincre des auteurs de venir. Mais, quel combat enthousiasmant ! Mes
objectifs sont simples : faire connaître la nouvelle (hélas trop
délaissée) ainsi que les éditeurs qui en publient, mettre des écrivains en
lumière, faire en sorte qu’il y ait de la vie et de la convivialité autour des
livres.
Je suis heureux d’avoir pu
inviter de magnifiques plumes au salon d’Ozoir-la-Ferrière (dois-je le
confesser, je n’invite que des auteurs dont j’aime l’écriture !)
Quant à mes projets, je lance une
bouteille à la mer : chers Jean
Echenoz, Jean Rolin, Christian Bobin, Maylis de
Kerangal, si le cœur vous en dit, vous êtes les bienvenus à
Ozoir-la-Ferrière !
Dans
le dernier recueil comme dans les précédents, certaines nouvelles, comme « L'accompagnateur », peuvent être
très personnelles sans être autobiographiques pour autant. En quoi le
vraisemblable littéraire est-il différent de la réalité historique ou de la
vérité personnelle ?
L.-M.
F. : Il me
semble que le plus important en littérature est de ne pas tricher. L’auteur
ressent l’envie de faire passer quelque chose, de transmettre sa vérité. Il ne
doit pas s’écarter de cet objectif. Dès lors, il peut user de tous les moyens
qui sont à sa disposition. S’écarter peu ou prou de la réalité, user de tel
genre littéraire plutôt qu’un autre.
En ce qui concerne
la nouvelle « L’accompagnateur »,
je voulais parler de l’abnégation, de la confiance en soi et du fait que,
jusqu’au bout, on peut recevoir des leçons de vie de la part d’un père, d’une
mère. C’était cette vérité qu’il m’importait d’évoquer. Par contre, je me suis
un peu éloigné de la réalité. Mon personnage principal est séparé de sa
compagne. Ce qui n’est pas mon cas. La course se déroule à Millau. J’ai vécu
une course comparable mais à un autre endroit.
À
l'image de la nouvelle titre "Deux
ans de vacances" (qui renvoie au roman de Jules Verne et à son
adaptation télévisée) de nombreuses nouvelles ont des références littéraires
et/ou cinématographiques : pourquoi sont-elles nécessaires, voire
indispensables ?
L.-M.
F. : Il y a
une manière d’hommage dans cette propension. Et puis, lorsque j’ai aimé, j’aime
partager. Je découvre un chouette restaurant, je donne l’adresse à mes amis.
J’aime un auteur, un réalisateur, je partage. C’est aussi simple que cela. Avec
Harfang, qui se définit comme une revue de « passeur de mots », nous sommes sur la même longueur d’onde.
Et puis, à bien y
réfléchir, peut-être est-ce dû un peu à la paresse. On évoque Simenon, Sautet,
et un climat accompagné de tout un tas d’images viennent à l’esprit du lecteur…
Rencontre avec Mercedes
Déambrosis
à la Bibliothèque Anglophone (Angers)
le jeudi 4 décembre 2014
& dans Harfang N° 45
Née à Madrid, Mercedes Deambrosis a vécu au Portugal et en
France avant de s’installer à Paris.
Avec cinq romans et un recueil de nouvelles, La promenade des délices, M. Deambrosis
a su imposer son style et créer un monde où les personnages se livrent au jeu
cruel de « l’être » et de « l’avoir », où derrière
l’apparence tranquille de la vie quotidienne se trament les petits drames
individuels et les grands drames de l’Histoire, comme le montrait la nouvelle
publiée dans Harfang N° 25 et comme le montre son dernier roman, L’étrange apparition de Tecla Osorio (Éditions des Busclats).
Bibliographie
Buchet-Chastel 2004
Un après midi
chez Rock Hudson Buchet-Chastel 2001
Suite et fin
au Grand Condé Buchet-Chastel 2002
La
promenade des délices (nouvelles) Buchet-Chastel 2004
La
plieuse de parachutes Buchet-Chastel 2006
Candeleria
ne viendra pas Le Chemin de fer 2008
Rien de
bien grave Le Chemin de fer 2009
Juste
pour le plaisir Buchet-Chastel 2009
De
naissance Éditions du Moteur 2010
Le
dernier des treize Éditions La Branche 2013
L’étrange
apparition de Tecla Osorio Éditions des Busclats 2014
Parfaite Le Chemin de fer 2014
Entretien avec Mercedes Deambrosis
Au centre de vos romans et nouvelles (de Rien de bien grave à Candelaria ne viendra pas en passant par
votre dernier roman L’étrange apparition
de Tecla Osorio), il y a souvent une femme face à un événement qui vient
perturber sa vie et qu’étrangement elle essaie d’ignorer : pourquoi ?
M. D. : Il y a souvent une femme au centre de mes livres… mais c’est toujours une femme parmi tant de choses, qu’elle se trouve encore plus souvent, noyée, presque dissoute, et pourtant elle est là, elle résiste. Parfois, je dis bien parfois, ignorer est l’unique arme en sa possession à ce moment là.
L’histoire individuelle n’est-elle pas alors le moyen de résister à
l’Histoire qui avance inexorablement ?
M. D. : J’aime qu’un recueil de
nouvelles me surprenne, m’emporte, avec toujours la crainte de ressentir une
perte, une frustration si je m’attache plus à l’un ou l’autre des personnages,
à une situation.
Quels conseils donnez-vous aux jeunes nouvellistes participants ?
Rencontre avec Simonetta Greggio
à la BIbliothèque Municipale d’Angers
(Novembre 2014)
et dans Harfang N° 42 & 45
Simonetta
Greggio, née en Italie, arrive en
France en 1981 et partage son temps entre Paris et la Provence. Elle écrit en
français d’abord des articles pour les journaux et magazines (Télérama, Le
Figaro…), puis des ouvrages d’art de vivre (consacrés aux jardins et à la
cuisine) et enfin depuis une dizaine d’années des romans et des nouvelles.
Bibliographie
La
douceur des hommes
Stock 2005
Étoiles (nouvelle) Flammarion 2006
Col de l’Ange Stock 2007
Les mains nues Stock 2009
Dolce vita (1959-1979) Stock 2010
L’odeur du figuier (nouvelles) Flammarion 2011
L’homme qui aimait ma femme Stock 2012
Nina (avec Fréd. Lenoir) Stock 2013
Les nouveaux monstres (1978-2014) Stock 2014
Étoiles (nouvelle) Flammarion 2006
Col de l’Ange Stock 2007
Les mains nues Stock 2009
Dolce vita (1959-1979) Stock 2010
L’odeur du figuier (nouvelles) Flammarion 2011
L’homme qui aimait ma femme Stock 2012
Nina (avec Fréd. Lenoir) Stock 2013
Les nouveaux monstres (1978-2014) Stock 2014
Au-delà des thèmes récurrents et
souvent antithétiques (amour / séparation, vie en couple / vie solitaire…) vos
nouvelles montrent, entre autres, en quoi ces thèmes sont liés aux sens… à tous
les sens. (Étoiles est une ode à l’amour et la gastronomie à travers la vue, le
toucher, le goût, l’odorat… et les 5 nouvelles de votre recueil sont traversées
par « l’odeur du figuier ») Pour vous, ce qui donne sens à la vie, à
l’amour… ne peut-il se trouver qu’à travers sensations, sentiments,
sensualité ?
S. G. : Eheu… pourquoi ? Il y a
autre chose ? Je plaisante. Mais pas tout à fait. Plus j’avance dans la
vie, plus je suis obligée d’octroyer une plus grande attention au corps. Avant,
c’était donné. Maintenant, il faut mériter le bonheur charnel, organique.
J’éprouve de la compassion, au sens premier, pour mon corps et le corps des
gens qui m’entourent. J’ai du mal à prendre le métro, par exemple, car je
ressens la fatigue ou le désespoir des autres de manière physique. Mais aussi,
éventuellement, leur bonheur ou leur joie – c’est plus rare, malheureusement.
Tout est sensuel, tout est émotionnel. Le cerveau fait le tri et décide de ce
qui a de l’importance. Mais tout passe par la peau, avant tout.
S. G. : Ni l’un ni l’autre. Soi sans le
monde n’est rien. L’inverse également. Je ne conçois pas une histoire qui ne
soit pas, d’une manière ou d’une autre, partie du tout. Une bonne histoire est
le résultat d’une intimité frottée à une universalité.
Vous êtes romancière,
nouvelliste… et journaliste : en quoi votre travail de journaliste
alimente-t-il (ou parasite-t-il ?) votre travail d’auteur ?
S. G. : J’adore écrire. Les faits divers
sont plus incroyables, souvent, que tout ce qu’on peut inventer. Juste une
histoire : une jeune femme rate son vol New-York/Paris. L’avion s’abîme,
tout le monde meurt. C’est une miraculée. Elle rentre chez elle par l’avion
suivant, arrive à l’aéroport, saute sur un taxi et pose son sac devant sa porte
d’entrée. Un type sort de l’ombre et la poignarde à mort. Vous allez penser que
l’écrivain – moi – se lâche un peu trop. Qu’il exagère. Mais c’est une histoire
vraie.
Vous avez été jurée dans
différents Prix (et même présidente du Prix Ozoir’elles) : en tant que
lectrice, qu’attendez-vous d’un recueil de nouvelles ?
S. G. : La même chose que ce que
j’attends d’un bon roman : être emportée, faire confiance à l’auteur - et
en être ravie. Je regrette qu’en France on en publie si peu. C’est un genre qui
me plaît infiniment, même si je pense souvent à Fitzgerald,
qui s’est épuisée à gagner de l’argent en publiant ses textes courts dans
Colliers et le New Yorker notamment, et qui n’avait plus assez de souffle pour
ses grands romans. Mais d’autres écrivains, comme Stephen King, ont pu tester leur plume. Et ça,
c’est une expérience irremplaçable !
En tant qu’auteur quelle
expérience en avez-vous tiré ?
S. G. : Une certaine distance. Écrire,
c’est se mettre en danger. Gagner un prix, c’est excitant. Mais lorsque vous
allez voir les anciens gagnants des grands prix, Goncourt et autres… c’est une
leçon d’humilité. Qui les lit encore, à part un ou deux ? Alors, oui, il
vaut mieux se dégager de ce genre de vanité. Si on peut.
Est-il possible de dire vers quoi
vos prochaines publications entraineront les lecteurs?
S. G. : À mon avis, un écrivain qui a le
temps, et à qui on donne la possibilité, de vivre avec son œuvre, travaille par
chapitres à son livre « final ». Alors si j’ai ce temps et cette
chance, dans mon avenir littéraire s’inscriront des nouveaux chapitres de mon
Italie, de mes indignations, de mes amours, de mes compréhensions – de mes
incompréhensions aussi - de mes
émerveillements, de mes fureurs également. Tout ce que j’ai compris jusqu’à
maintenant m’a servi… jusqu’à maintenant. Ce que je comprendrai par la suite me
servira pour demain et après demain. Rien n’est jamais sculpté dans la pierre,
tout est toujours à recommencer. À condition de rester éveillé, souple, ouvert.
Chaque jour est un jour neuf. À quoi bon sinon ?
Rencontre avec Éric Holder
à la Bibliothèque
Municipale d’Angers (Mai 2014)
& dans
Harfang N° 42
Éric Holder
est né en 1960, à Lille. Il entre en littérature en 1984 avec un recueil
de textes courts, Nouvelles du Nord.
D’autres suivront, toujours publiés chez Le Dilettante, jusqu’à son plus récent
Embrasez-moi. Parallèlement, il
poursuit chez d’autres éditeurs une œuvre de romancier.
Après la Provence, Paris et la Brie, il
vit désormais dans le Médoc.
Bibliographie (extraits)
Nouvelles
du Nord Nouvelles Le
Dilettante 1984
La
Chinoise Nouvelles Le
Dilettante 1987
Les
petits bleus Nouvelles Le
Dilettante 1990
La
Belle Jardinière Nouvelles Le
Dilettante 1994
L’Homme
de chevet Roman Flammarion 1995
En
compagnie des femmes Nouvelles Le
Dilettante 1996
Mademoiselle
Chambon Roman Flammarion
1996
Bienvenue
parmi nous Roman Flammarion
1998
Masculins
singuliers Nouvelles Le
Dilettante 2001
Hongroise Roman Flammarion 2002
Les
sentiers délicats Nouvelles Le Dilettante 2005
De
loin on dirait une île Nouvelles Le
Dilettante 2008
La
Baïne Roman Le
Seuil 2007
Bella
Ciao Roman Le
Seuil 2009
Embrasez-moi Nouvelles Le Dilettante 2011
(Photo Michel Durigneux) |
Questions à Éric Holder
Depuis 1984, vous publiez en
alternance des romans (principalement aux éditions Flammarion et Le Seuil) et
des recueils de nouvelles (aux éditions Le Dilettante)… Est-ce une volonté
d’équilibre dans votre production ? Est-ce une nécessité liée au rythme de
création… ou à des contraintes éditoriales ou économiques ?
É. H. : Quand je suis « entré » en littérature,
ainsi qu’on entre en religion, je ne jurais que par la nouvelle. Il me semblait
que c’était là, dans cette forme proche du poème, que résidait ce que j’avais à
dire, presque rien, au plus près de l’épure. Mais, pas plus que la poésie, la
nouvelle ne nourrit son homme. Aussi je me suis tourné vers des éditeurs plus
dorés, à l’époque, que Le Dilettante, pour leur échanger de la thune contre des
romans.
On
voit par là qu’il y a davantage de duplicité, peut-être, dans les romans. De
savoir-faire, de ruses, de séduction - le « charlatanisme » dont
parlait Baudelaire. Enfin, c’est mon avis, que je continue de suivre en
donnant, après chaque fiction, un recueil d’observations au Dilettante, lequel
me dédouanerait, en quelques sorte, d’avoir précédemment usé de tours, d’avoir raconté des histoires.
Vous avez affirmé récemment que « la nouvelle lave les mensonges que
les romans induisent » : est-ce à dire qu’elle est plus proche de
la vérité ? plus réaliste ?
E. H. : Je n’affirme rien, « la » nouvelle, je ne
sais pas ce que c’est, sinon un texte court, assuré, par sa brièveté même, de
ne pas lasser. Inutile de fouiller sa malle à la recherche d’accessoires,
pistolets à brandir, voiles brodés qui masqueront en partie l’action,
péripéties, objets de désir, retards calculés…
On a quelque chose à dire et peu de temps pour le faire – devant un
auditoire, et ça, c’est important, ce n’est pas comme si vous pouviez en
discuter longtemps avec un partenaire choisi. Dans ces conditions, la vérité,
le réalisme ont à voir avec ces phrases de Barbey d’Aurevilly (je crois) :
« Tant que vous n’avez pas fait un
mot dans un salon, restez. Dès que vous en avez fait un, partez. »
Les brefs chapitres (souvent
elliptiques) de vos romans qui insufflent un rythme rapide à vos romans,
ont-ils quelque chose à voir avec l’écriture de la nouvelle ?
E.H. : Je n’aimerais pas lasser ou insister (ce que je suis
précisément en train de faire). C’est une histoire de tact. Si tel ou tel
volume n’emporte pas l’adhésion, au moins ça n’aura pas été parce qu’il est
lourd ou casse-pieds. Écrire des nouvelles, sans doute, apprend à ne pas peser.
Vos romans et nouvelles entretiennent
souvent un lien particulier avec votre propre vie. Comment ces matériaux tirés
du vécu trouvent-ils leur place dans la fiction au moment de l’écriture ?
E.H. : Ils trouvent leur place dans la fiction avant l’écriture, parce qu’on imagine,
avec beaucoup d’ingénuité, que ces éclats de réalité n’ont pas été écrits
auparavant. Mais au moment de les
restituer, je vous le dis tout net, même dans les nouvelles, il va falloir user
d’outils pour que tinte leur véracité, pour que leur évidence sonne juste.
Dans
la fiction proprement dite, tout ce que je sais, c’est qu’il ne sert à rien de
vouloir introduire du vécu. Ce dernier vous rattrape à la fin, venu du fond de
l’horizon, à la queue du peloton des idées, des images, des élans.
Si trois de vos romans (L’homme de chevet, Mademoiselle Chambon,
Bienvenue parmi nous) ont été adaptés pour le cinéma, n’est-ce pas parce
que votre écriture a quelque chose de « cinématographique » ? L’écrivain
devenu spectateur s’est-il alors senti satisfait ? frustré ?
trahi ?
La
façon qu’ont eue deux d’entre eux, chacun la sienne, d’aménager les lieux, de
les transformer, m’a laissé profondément admiratif. Pour aller vite : je
préfère leur château à mes casemates. Pour être tout à fait juste, il importe
de dire qu’un troisième a réduit la casemate en guitoune, en gourbi.
Au-delà d’un apport financier, ces
adaptations vous ont-elles apporté plus d’audience ? de reconnaissance ?
Ont-elles changé votre façon d’écrire ?
E.H. : De reconnaissance immédiate, c’est sûr. Lorsque dans
un dîner, vous vous prétendez écrivain, vous êtes pris à 90 % pour un branleur.
Alignez, plutôt que des titres de livres, ceux des films, et l’on vous branlera.
Cela
– qui ne m’appartient pas, je le répète – n’a changé en rien ma façon d’écrire.
Je me suis évertué, au contraire, à ne publier depuis que des choses
infilmables.
Vous avez publié récemment aux
éditions Delphine Montalant « L’Alphabet
des oiseaux » (un abécédaire pour les enfants et les adultes restés
enfants dans l’âme) qui montre un Eric Holder qui aime jouer avec les mots, les
sons : n’est-ce pas là la trace d’une vocation contrariée ?
E.H. : D’une admiration restée pure, intacte, envers les
jongleurs de mots, certainement. Des oranges sont encore en l’air que d’autres
tombent pile. Un exemple ? Eric Chevillard. Mais on apprend - toujours
chez Chevillard - qu’il est difficile d’avancer en même temps. Or écrire est
aussi la trace d’un chemin, d’une progression, non ? Sauf chez ceux qui
arrivent tout armés, avec la grâce innée. Chevillard, par exemple.
Peut-on parler de la « touche
Holder » comme certains de vos lecteurs qui disent reconnaître facilement
votre écriture « délicate » et votre style proche de la prose
poétique ?
É. H. : Je ne suis malheureusement pas habilité à parler de
ça. Certains écrivains savent très bien où ils en sont, ayant dissipé le rideau
de fumée entre leurs pages et eux. Pas mézigue. Cependant, je n’ignore pas que
j’ai des constructions bizarres, des incises, des inversions qui ne facilitent
pas de prime abord la tâche de lire. S’il y a la touche dont vous parlez,
plutôt qu’à la délicatesse, il convient peut-être de l’attribuer à un trouble.
Votre dernier recueil Embrasez moi (qui a été primé par le
jury féminin des Ozoir’elles) est composé de nouvelles « charnues et charmantes », vertes, délicates et coquines
tout à la fois.
La recherche d’une unité, d’une tonalité
particulière est-elle pour vous une priorité pour composer un
recueil ?
É. H. : Pas une priorité, mais un dessert. Vous avez
travaillé, toutes proportions gardées, comme un peintre. Vos tableaux attestent
d’une « période ». Dans quel sens, avec quel rythme allez-vous les
accrocher, depuis l’entrée jusqu’à la fenêtre du fond ?
Rencontre avec Sébastien Brebel
Né en 1971 à Argenteuil, Sébastien Brebel enseigne la philosophie au lycée depuis 1994. Son premier roman, Place Forte (POL, 2002), comme les deux suivants ont été salués par la critique (F. Gabriel dans Les Inrockuptibles ou P. Kéchichian dans Le Monde). En juillet 2011, il se lance dans l’écriture dramatique, en collaborant notamment avec le plasticien S. Artignan, le compositeur C. Roche et l’assistant à la mise en scène V. Huguet, dans le cadre d’un atelier opéra en création au Festival d’Aix-en-Provence.
Plus récemment, il a participé, à la demande d’É. Pessan, au numéro 123 de la revue 303 en proposant une fiction sur la fabrique de l’écriture intitulée « Le Carnet de feutre ».
Ce printemps paraît un recueil de nouvelles, La Baie vitrée, aux éditions P.O.L. La nouvelle qui suit est extraite de ce recueil.
Bibliographie
Place forte POL 2002
Le Fauteuil de Bacon POL 2006
Villa Bunker POL 2009
La Baie vitrée POL 2013

Photo Michel Durigneux
Questions à Sébastien Brebel
Après trois romans (Place forte, 2002 ; Le Fauteuil de Bacon, 2006 ; Villa bunker, 2009 chez P.O.L), vous publiez un recueil de nouvelles (toujours chez P.O.L) : pourquoi ce changement de genre et de format ?
S. B. : La nouvelle est un genre qui m’a toujours fasciné, en tant que lecteur. Comment expliquer cette impression ténue, insistante, presque douloureuse, que produit une nouvelle de Tchekhov ou de Walser ? La dernière phrase d’une nouvelle met un terme au texte, sans jamais donner la clef du récit. La nouvelle s’achève ainsi presque toujours sur une note déceptive. Comme le dit si bien Deleuze : « Quelque chose s’est passé, mais quoi ? »
Il en est tout autrement du roman qui table sur la progression du récit vers son dénouement et qui a en charge de définir, d’orienter et de mener à son terme une intrigue. Et ainsi, écrire un roman, c’est accepter la durée d’une tâche au long cours et prendre en main la narration d’une histoire. L’écriture de Villa bunker m’a confronté à des difficultés formelles en rapport avec les incertitudes du territoire que mes personnages arpentaient : une villa aux contours indéfinis et aux espaces mouvants. Comment sortir d’une maison à géométrie variable, comment mettre le point final au récit d’un enfermement sans chercher à produire l’illusion d’un dénouement et d’un retour à la normale ? Le choix du récit fragmenté a été la réponse à ces questions.
Après la publication de Villa bunker, l’écriture des nouvelles s’est naturellement imposée comme un prolongement de ce qui s’est expérimenté dans l’espace du roman. J’avais envie d’un autre rythme d’écriture : faire vite, plus nerveux, être plus sensitif et plus direct. La morphologie de la nouvelle, par sa brièveté et sa modestie, s’est accordée à mon désir d’échapper au souci d’exhaustivité et aux contraintes inhérentes au roman. Je m’avance peut-être mais il me semble que le narrateur de la nouvelle soit moins tenu de rendre des comptes à son lecteur. On ne lui tiendra pas grief d’en révéler trop peu, de taire certaines choses. Il n’a pas de vision du monde et il n’est pas complice, comme l’est l’auteur de roman, des forces et des processus qui poussent les hommes à accomplir leur destin. Si le romancier est un peu architecte, l’auteur de la nouvelle se contente de suggérer en quelques traits. Il y a en lui une forme de réticence qui défie les lourdes constructions littéraires.
Quelle importance accordez-vous à la composition du recueil ?
S. B. : La Baie vitrée est composé de quatorze textes qui ont été écrits à la suite. Chaque texte ouvre une fenêtre sur le thème du désir, dans sa dimension mortifère, jalouse, obsessionnelle, mélancolique, et se présente comme un tableau ou un portrait de femme. « Contradiction » lance la machine, sur une note méchante et acérée, et « Intimité » clôt le livre dans le climat désenchanté de la rupture. De l’un à l’autre, il n’y a pas de progression chronologique, ni de lien narratif, et pourtant ces textes se répondent et s’éclairent mutuellement par un jeu musical des différences et des similitudes. J’aimerais croire que le recueil possède ainsi une dimension mélodique, chaque texte constituant un moment dans la lecture de la partition d’ensemble.
Pourquoi y a-t-il une différence à publier une nouvelle isolée en revue ou à la publier à l’intérieur d’un recueil ?
S. B. : Le texte publié dans Harfang a une place particulière dans la genèse du recueil. Écrit en 2011, puis laissé de côté, repris et achevé un an plus tard quand le projet du livre s’est dessiné, il m’a permis de mettre en œuvre le procédé d’écriture « en mosaïque » qui a présidé à la rédaction des autres textes. Par le choix du thème, du motif et du style, ce texte a en quelque sorte acquis une valeur initiatique à mes yeux ; il a donné l’impulsion de départ et le ton à l’ensemble. Il donne également son titre au recueil éponyme. Pourquoi le publier en revue ? Il m’a semblé qu’il trouverait là une chance supplémentaire d’exister auprès d’un lectorat averti.
Vos romans précédents mettent en scène des lieux clos et autres figures de l’enfermement : vos nouvelles investissent-elles les mêmes lieux ou s’ouvrent-elles à d’autres horizons ? S. B. : La Baie vitrée est mise en scène de l’attente. Une femme seule, désœuvrée, occupe une villa de bord de mer, un peu à la manière d’une chambre d’hôtel. Le drame n’est pas absent de la nouvelle, mais il n’est jamais nommé. L’action n’est pas refusée, mais elle est située hors-champ. L’extérieur reste abstrait, quasi-irréel, contemplé dans le cadre nettement découpé de la baie vitrée. Temps suspendu de l’ennui : passé et présent coexistent dans l’ajournement de tout avenir. Ce texte retient alors en effet quelque chose des romans que j’ai publiés, notamment le thème de l’enfermement. Néanmoins, j’ai le sentiment que le format de la nouvelle, m’a permis d’ouvrir de nouveaux horizons et d’aborder des motifs que je n’aurais jamais pensé pouvoir traiter auparavant – ceci, par le moyen d’une écriture plus rapide, moins soucieuse d’elle-même, connectée sur les affects.
Rencontre avec Marie Pontacq
(Novembre 2012 & Harfang N°41)
Prix de la Nouvelle de la Ville d’Angers 2012
pour son recueilCoup de sang sous les flamboyants
De racines béarnaises et slovaques, Marie Pontacq a exercé plusieurs métiers, tous liés au monde du livre. Professeur de français-latin, elle a enseigné en collège puis en lycée (Corrèze, Ste-Maure-de-Touraine, Chinon) avant de démissionner et de partir pour l’Inde. Honorary Voluntary Worker, elle a fondé en 2003 avec son compagnon une librairie, Freeland Bookshop, toujours en activité près de Pondichéry. Ce travail lui a permis de participer aux grandes fêtes du livre que sont les bookfairs en Inde, manifestations géantes qui drainent des millions de lecteurs. De retour en France après une décennie mouvementée, elle s’est installée près du canal de Nantes-Brest en Bretagne, où elle exerce le métier de traductrice (elle a collaboré notamment à la traduction des œuvres de Satprem du français à l’anglais). Elle écrit des romans pour la jeunesse et des nouvelles, primées dans divers concours. Elle est aujourd’hui la lauréate de la quatrième édition du Prix de la Nouvelle d’Angers 2012 pour son recueil Coup de sang sous les flamboyants édité aux éditions Siloë, dans la collection « îlot ». La nouvelle qui suit, « Special tea », extraite du recueil, en donne le ton, le goût et la couleur.
Bibliographie
Le roi au masque de pluie, Entre deux rives, 2008
Le mystère du sari rouge, Editions du Jasmin, 2011
(Roman sélectionné pour le Prix des Incorruptibles 2012-2013)
De mémoire de mer, Écrire Magazine n° 112, 2011 Prix Nouvelles du Large 2011
Le chevalier, Encrier Renversé n° 65, 2012 Prix lycéen de l’Encrier Renversé
Voleuse de musique in Nouvelle Moisson, l’Harmattan, 2012 Prix George-Sand 2010
(Photographie Gilles K. )
L’unité de votre recueil Coup de sang sous les flamboyants est indéniable. À vos yeux, quel est l’élément primordial dans cette recherche : le thème (ici l’évocation de l’Inde) ? la composition ? l’écriture ?
M. P. : Le thème, très certainement, parce que c’est de lui qu’a découlé tout le reste. L’Inde joue ici un rôle de révélateur. Ce qui rassemble les personnages de ces diverses nouvelles, c’est leur état de dénuement intérieur. Ils sont à une période charnière de leur vie et l’Inde brusquement les déconstruit, parce qu’elle a presque toujours cet effet-là sur les Occidentaux. Ce qui leur est donné à voir - et à vivre - jette à bas tous leurs repères. Brusquement, leurs représentations mentales ne collent plus avec la réalité qu’ils ont sous les yeux et leur vision du monde vacille. C’est une vraie mise à nu de l’être. On se retrouve seul devant les questions fondamentales de l’homme, celles qui hantaient déjà la tragédie grecque : « Ô passant, quelle heure est-il et où vas-tu ? ».
Certaines de vos nouvelles ont été primées (c’est le cas de « Nilgiri Express »). Quel rôle attribuez-vous aux Concours et autres Prix ? Cette reconnaissance vous a-t-elle poussée à écrire d’autres nouvelles et à composer le recueil ?
M. P. : « Nilgiri Express » et « Raga du Soir » sont les deux premières nouvelles que j’ai écrites. Elles ont eu la chance d’être primées toutes les deux à des concours réputés difficiles, ce qui était évidemment très encourageant. On a envie ensuite de continuer ! En ce sens, les concours ont été pour moi, comme pour beaucoup d’autres concouristes, très incitateurs. Et puis ils vous obligent à écrire, tout simplement ! On a une date butoir, un thème imposé, c’est un aiguillon et un défi. Un jeu aussi ! Personnellement, je leur dois beaucoup. Sans eux, je n’aurais certainement pas écrit ce recueil. Ou du moins pas aussi vite.
Pourquoi le choix de la nouvelle -et non du roman- s’est-il imposé à vous pour rendre compte de vos expériences et de votre vécu lors de votre séjour en Inde?
M. P. : Le choix de la nouvelle est un hasard. Les concours exigeaient des nouvelles, alors je me suis essayée à ce genre que je n’avais jamais pratiqué auparavant. Mais à l’usage, j’ai trouvé que c’était un instrument idéal. Un roman, c’est encore trop construit, trop mental. Ce que nous avions vécu là-bas, c’était une juxtaposition d’épisodes denses, brefs, parfois violents. Le fil conducteur se dégage peut-être ensuite, mais il faut sans doute des années pour cela. Au moment de « Nilgiri Express », notre retour était encore trop récent. L’expérience vécue ne pouvait être restituée qu’ainsi : par jets, par spasmes…
Au-delà de certains clichés, votre recueil oppose deux civilisations, l’indienne et l’occidentale, deux systèmes de valeurs (par exemple dans le rapport au temps), deux conceptions de la littérature : peut-on expliquer ainsi l’absence de véritables « chutes » souvent attendues par le lecteur français et au contraire la présence de nouvelles qui « tirent » plus vers le conte ?
M. P. : J’essaie toujours de terminer la nouvelle par une phrase un peu forte qui puisse tenir lieu de chute, mais qui n’en est peut-être pas véritablement une en effet. L’absence de chute n’a rien de particulièrement indien ni oriental en général. Les nouvelles anglo-saxonnes ou slaves ne se construisent pas non plus autour d’une chute. C’est une conception très française en fait et je ne suis sûrement pas la seule à qui ce procédé semble un peu artificiel et restrictif. J’aime bien les fins ouvertes, celles qui laissent le lecteur sur une faim ! Quant au côté « conte »… Là, c’est peut-être l’influence de l’Inde, en effet, parce que le conte, c’est le mode d’expression privilégié de la recherche, de la quête intérieure. Et puis il se trouve toujours là-bas quelqu’un pour vous raconter une histoire, une parabole qui vous ouvre soudain une porte. Parfois, c’est une simple phrase au détour d’une rue… ou d’un bureau d’immigration. Be patient !
Dans certaines nouvelles, le lecteur semble être pris à témoin. En écrivant pensez-vous déjà à la lecture de votre texte ? à vos lecteurs ?
M. P. : Je n’ai jamais cru ceux qui assurent qu’ils n’écrivent que pour eux-mêmes ! On écrit toujours pour les autres, c’est un manque de sincérité de prétendre le contraire. On peut écrire tout seul dans sa chambre un texte qui ne sera jamais publié et qui finira peut-être à la poubelle, mais au moment où on l’écrit, l’interlocuteur est là - même s’il est rêvé, silencieux ou imaginaire, il se penche par-dessus notre épaule pour regarder ce qu’on fait et c’est à lui qu’on parle. Écrire, c’est une amorce de dialogue. En écrivant, je pense toujours aux lecteurs potentiels.
Vous avez déjà écrit et publié des romans pour la jeunesse : est-ce plus facile à écrire et à publier qu’un recueil de nouvelles ?
M. P. : Un roman pour la jeunesse est peut-être plus facile à publier qu’un recueil de nouvelles, parce qu’il existe encore une assez forte demande dans ce secteur (encore faut-il que le roman réponde aux attentes précises de tel éditeur au moment voulu). Mais il n’est certainement pas plus facile à écrire et demande une grande rigueur. La simplicité finale du style est le fruit d’un travail très méticuleux pour bannir toutes les fioritures inutiles. Il faut privilégier l’action, réduire les descriptions, sabrer les adjectifs et les adverbes, bref éviter à tout prix d’ennuyer le jeune lecteur. Pas simple ! Mais c’est aussi un grand plaisir de redevenir soi-même enfant le temps d’un livre.
Votre travail de traductrice a-t-il une influence sur votre écriture personnelle ?
M. P. : Oui, dans la mesure où ce travail-là est aussi un travail de rigueur et vous apprend à maîtriser certains instruments. Même la traduction de romans historiques ou sentimentaux qui ne volent pas très haut m’a appris quelque chose, par exemple à repérer (et réutiliser ensuite dans mes propres textes) des procédés narratifs extrêmement efficaces, mine de rien ! Mais la traduction, globalement, c’est un travail d’humilité. On apprend à s’effacer, à se mettre au service d’un texte, à se faire petit pour discerner ses rouages et le comprendre autant que possible de l’intérieur. « All life is yoga », disait Sri Aurobindo. La traduction aussi est un yoga !
A lire aussi dans Harfang N°41 la nouvelle "Special tea" extraite du recueil primé "Coup de sang sous les flamboyants"
Rencontre avec Cécile Wajsbrot
(Janvier 2012 & Harfang N°35)
Cécile Wajsbrot nait à Paris en 1954 dans une famille juive polonaise, marquée par la déportation et la mort de son grand-père à Auschwitz. Agrégée de Lettres modernes, elle enseigne quelques années avant de se lancer dans le journalisme et dans la traduction, tout en continuant à écrire. Elle collabore aux revues Autrement, Les Nouvelles Littéraires et Le Magazine littéraire. Aujourd’hui, elle vit et écrit tantôt à Paris, tantôt à Berlin. Dans la plupart de ses romans, elle tisse les histoires de personnages tiraillés entre passé et présent, entre silence et souffrance, entre oubli et mémoire…. Depuis 2007, à travers un cycle intitulé "Haute Mer", son œuvre explore la création artistique et sa réception tout en continuant à se questionner sur des thèmes existentiels.
Dans Harfang N°35, on peut lire également la nouvelle "à la dérive".
Dans Harfang Hors Série N°11 , on peut lire une nouvelle inédite "L'oiseau".
Bibliographie
Une vie à soi Mercure de France 1982
Atlantique Zulma1993
Le Désir d’équateur Zulma 1995
Mariane Klinger Zulma 1996
La Trahison Zulma 1997
Voyage à Saint-Thomas Zulma 1998
Le Visiteur Le Castor astral 1999
Pour la littérature (Essai) Zulma 1999
Nation par Barbès Zulma 2001
Nocturnes(Nouvelles) Zulma 2002
Caspar-Friedrich-Strasse Zulma 2002
Beaune la Rolande Zulma 2004
Le Tour du Lac Zulma 2004
Mémorial Zulma 2005
Conversations avec le Maître Denoël 2007
L'île aux musées Denoël 2008
L'île aux musées Denoël 2008
L’Hydre de Lerne Denoël 2011
Dans votre roman Mémorial (2005), le lecteur découvre, comme en contrepoint, la présence récurrente d'un harfang qui plane et vient poncture le récit de la narratrice. Bien sûr, loin d'être un "clin d'oeil" à notre Harfang fétiche, faut-il lire sa présence sur les plaines polonaises enneigées comme le symbole d'une errance silencieuse sur les terres du passé, de la mémoire, de la mort ?
C. W : J’avoue que je ne savais pas à l’époque que votre revue existait mais c’est un beau nom pour une revue. Le harfang des neiges était, dans mon esprit, une ponctuation nécessaire à un récit autrement dense et un peu oppressant. Cet oiseau migrateur et rare donne comme une autre dimension, permet de prendre un peu de hauteur, sans jeu de mots, permet de s’éloigner du plan des hommes et de l’Histoire pour atteindre autre chose. Il représentait pour moi quelque chose comme l’innocence (aussi par sa couleur blanche), une innocence par rapport à l’Histoire, au poids de culpabilité que nous portons tous plus ou moins. En même temps, parce que c’est un oiseau migrateur et solitaire, il se rattache à la thématique du roman – les déplacements, l’incertitude des déracinements et de la mémoire, et la solitude des gens sans ancrage.
La référence « symbolique » n’était-elle pas également au centre des quatre nouvelles de Nocturnes (2002) où pour ceux qui disparaissent comme pour ceux qui restent, le naufrage en mer est une métaphore de la vie… ?
C.W. : Je préférerais, pour ces nouvelles, le terme de métaphore en effet. Il s’agit, à chaque fois, de naufrages en mer, et plus précisément, de ce que deviennent les survivants d’un naufrage. Dans la littérature, il me semble que c’est un thème peu traité, le naufrage est souvent présent, mais pas à travers la question de la survie. Dans Robinson Crusoe, Defoe ne s’attache pas aux conséquences intérieures du naufrage sur son héros mais aux questions matérielles de la survie, à l’organisation de la vie. Bien sûr, j’ai pensé à l’aspect métaphorique. Nous avons tous fait naufrage un jour et d’une certaine façon, nous sommes des survivants. Mais c’est après avoir écrit ces nouvelles seulement que j’ai pris pleinement conscience que ces survivants naufragés, ou naufragés survivants, pouvaient aussi se rapporter aux naufrages de l’Histoire et à la question de la deuxième génération, celle dont les parents ont survécu à la guerre et aux persécutions et que, même s’il n’y a dans ces textes aucune allusion à tout cela, ce serait une interprétation possible
Au-delà même des symboles, la référence au mythe est-elle pour vous un moyen de révéler le présent ? Ainsi lorsque la narratrice part en quête de son passé, de l’histoire de sa famille sur la terre polonaise, n’est-elle pas un peu comme Orphée descendant aux enfers pour retrouver son Eurydice ? L’Histoire n’est-elle alors que l’éternel retour du mythe ?
C. W. : C’est une question complexe. Il me semble que nombre de récits contemporains, mais aussi de romans passés manquent de ce que j’appellerais une troisième dimension. Ils sont de plain-pied et ne racontent que ce qu’ils racontent. Pas de mystère, rien à chercher, tout est dit. Bien sûr, il ne suffit pas d’avoir recours au mythe pour échapper à cette platitude. Mais, que ce soit par le fonds commun des mythes ou d’une autre façon, la littérature permet d’entrevoir, derrière la réalité immédiatement perceptible, quelque chose d’autre, de plus insaisissable – d’approcher un ordre d’interprétation différent. Pour le dire autrement, récemment, dans un dialogue public que j’ai eu la chance de mener avec elle, Hélène Cixous disait : « Nous sommes tous des êtres de destin ». Et dans ses livres, elle relate magnifiquement des faits souvent quotidiens en nous donnant le sentiment de découvrir une histoire mythique. Les ombres qui traversent certains de mes textes cherchent à atteindre cette dimension. Et pour Orphée et Eurydice, je suis fascinée par ce moment où Orphée se retourne et réduit à néant tous les impossibles qu’il a vaincus. L’instant où tout bascule, l’inéluctable qui se produit.
La classification par genres littéraires, la différenciation entre roman et nouvelles, entre mythe et conte… etc. : quel sens pour vous ? quelle importance dans votre pratique littéraire ?
C. W. : Je pense qu’il y a des écrits dont le caractère et la destination sont différents, la prose, la poésie, le théâtre, que ce qu’on appelle roman est la forme la plus libre parce que le roman embrasse et permet tout, du plus construit au plus déconstruit. Ce qui m’intéresse de plus en plus, ce sont les textes qui se situent à la limite, entre-deux, ceux qui se trouvent au confluent, aux confins.
Votre dernier ouvrage L’Hydre de Lerne (tout comme précédemment Mémorial et Beaune la Rolande) explore une veine autobiographique : pourriez-vous affirmer comme Virginia Woolf que vous citez, que « seule l’autobiographie relève de la littérature » ?
C. W. : Non, certainement pas et d’ailleurs Virginia Woolf énonce ce constat avec une certaine prudence. C’est une hypothèse qu’elle émet. Je continue de croire au roman. Même s’il m’est arrivé d’écrire un récit autobiographique, comme L’Hydre de Lerne - dans lequel je m’interroge d’ailleurs en permanence sur le genre - ou d’une autre façon Beaune-la-Rolande, dont la structure n’est pas linéaire, c’est le roman qui m’intéresse. Parce que c’est un espace de liberté fantastique, qui ne cesse d’évoluer au cours des siècles, parce que cette liberté est particulièrement difficile à trouver aujourd’hui, où le roman est soit décrié, considéré comme dépassé, soit effectivement conçu comme une quasi copie conforme du roman du XIXé siècle, balzacien pour le dire vite – bien que Balzac se soit autorisé bien des audaces que des romanciers d’aujourd’hui ne se permettent pas.
Si la présence du harfang s’inscrivait en contrepoint dans la composition de Mémorial, les références musicales sont nombreuses dans vos autres livres, notamment dans Conversations avec le maître. Quels rapports profonds votre écriture entretient-elle avec la musique ?
C. W. : Il m’arrive de dire que ma langue, pour des raisons d’histoire familiale, est comme posée, et non enracinée. Est-ce une sorte de compensation, je suis très sensible au rythme, à la musicalité des phrases, souvent, il m’arrive de corriger un mot ou la place d’un mot à l’oreille – pour une question de rythme. Les Conversations avec le maître sont le premier volet d’une série de romans, Haute Mer, qui abordent la question de la création et de la réception en explorant différents domaines artistiques. Je savais que le premier ne pourrait être que la musique. Il est banal de dire que c’est l’art par excellence. Le seul, en tout cas, qui n’existe qu’en soi, les mots existent en dehors de la littérature, la peinture en dehors de l’art, tandis que les instruments n’ont été créés que pour faire entendre la musique. Et puis, la musique a un avantage sur la littérature, c’est qu’elle permet d’évoquer ou de faire ressentir des choses sans avoir besoin de dire de quoi on parle.
Les deux premiers volets publiés de votre cycle « Haute mer » ne reposent-ils pas sur un paradoxe ? Ainsi dans Conversations avec le maître vous constatez que « parler de musique est absurde […] elle utilise d’autres modes que les mots […] mais il faut passer par les mots pour la définir ». Et dans L’île aux musées, vous mettez en scène des statues habituellement vouées à l’immobilité et au silence, qui prennent la parole et nous parlent de leur passé et de notre présent. Les prochains volets prolongeront-ils ce mode paradoxal pour interroger la création et la réception dans d’autres domaines artistiques ?
C. W. : Un roman est toujours paradoxal dans la mesure où on est amené à parler de choses qu’on ne connaît pas, en tout cas pas en spécialiste. Dans ce cycle autour de l’art, de la création et de la réception, chaque volume aborde un art différent. La musique pour les Conversations avec le maître, la sculpture pour L’île aux musées, dans le troisième, ce sera la vidéo. Je ne suis pas compositrice ni plasticienne ni vidéaste. Bien sûr, je me suis documentée, et je connais ces arts en tant que « réceptrice ». Mais aussi savante que soit ma documentation, elle ne me donnera jamais la connaissance qu’en ont les praticiens. Mon point de vue ne peut qu’être littéraire, quel que soit le sujet que j’aborde. C’est ce point de vue littéraire qu’il m’importe de construire. Et pour employer une formule un peu provocatrice, on peut parler de ce qu’on ne connaît pas ou plutôt, il faut parler de ce qu’on ne connaît pas sinon on limite la littérature au reportage de soi. Le roman est par essence un paradoxe parce qu’il parle ou devrait parler de ce dont on ne parle pas, de ce qui est tu, caché, incertain, de l’inverse de l’évidence. Caspar Friedrich Strasse repose entièrement sur le discours d’inauguration d’une rue. Bien que court, ce roman dépasse de loin la durée d’un tel discours. Et bien sûr, le discours est oral tandis que le roman est écrit. Le temps de la lecture, on fait semblant d’y croire, en ouvrant un roman, on accepte de pénétrer dans un autre univers qui comporte d’autres règles. Suspension of disbelief, disait la même Virginia Woolf. Et c’est cette suspension du soupçon, de l’incrédulité, justement, qui permet d’aborder une vérité.
…avec Laurence Werner David
(Décembre 2011, Harfang N°39)
Laurence Werner David est née en 1970 à Angers. Elle est l’auteur de recueils de poésie dont Éperdu par les figures du vent (Prix de la Vocation 1999) et de trois romans. Depuis Un autre dieu pour Violette jusqu’au Roman de Thomas Lilienstein, Laurence Werner David arpente le labyrinthe des sentiments, fouille inlassablement la psychologie de ses personnages, explore ce qui permet ou empêche de tisser des liens familiaux, conjugaux, amicaux… Essayant de recomposer le passé commun et de cerner les liens qui les unissent (dans ce que chacun passe ou transmet à l’autre), elle multiplie les points de vue sur chacun, créant ainsi un puzzle géant qui s’organise au fur et à mesure de l’écriture… parfois autour de pièces qui manquent ou dont la lecture est comme brouillée.Le lecteur est donc convié à suivre la mise en place des différents éléments de la création romanesque. La lecture agit en révélateur comme lors d’un développement photographique, et permet de faire passer les lieux et les personnages d’un flou originel à une image nette après une mise au point finale. Parallèlement à la publication du Roman de Thomas Lilienstein, Laurence Werner David a confié à Harfang (N°39) des extraits du « Journal littéraire » écrit en marge du roman.
Bibiographie
Éperdu par les figures du vent poésie Obsidiane 1999
Un autre dieu pour Violette roman Verticales 2003
Contrefort roman Verticales 2006
Le Roman de Thomas Lilienstein roman Buchet-Chastel 2011
Cavaliers de la nuit poésie Black Herald 2011
Pourquoi écrivez-vous à la fois des poèmes et des romans ? Qu’exprimez-vous avec la poésie que vous n’exprimez pas avec le roman, et vice versa ?
L. W. D. : Je ne crois pas que l’écriture, même l’écriture de mes romans, ne se pense jamais en dehors de l’acte poétique. Dans la forme roman, il est vrai, qu’une construction scénique est en cours qui existe peu quand j’écris un texte poétique où ce qui prime sur le choix de scènes, sur la mise en place d’une histoire, reste la force d’une intention issue, souvent, d’une émotion abrupte, impétueuse, dérobée au sens, où la langue peut plus librement s’inventer. La tension n’est pas située au même endroit. Leur origine, aussi, est différente. Quand j’écris dans une forme ou dans une autre, il y a quelque chose qui vient à manquer, et c’est sans doute à partir de ce manque que je travaille l’une et l’autre forme.
À une époque où de nombreux romanciers de votre génération ont privilégié un certain minimalisme, vous approfondissez la psychologie de plusieurs personnages. Les structures narratives de Contrefort et de votre nouveau roman, Le Roman de Thomas Lilienstein, sont particulièrement riches, envoûtantes. C’est rare aujourd’hui. Comment décririez-vous cette visée ou ce choix romanesque ?
L. W. D. : J’aime quand un auteur prend des risques interprétatifs, qu’il soit à la fois l’œil de l’observateur, mais aussi qu’il donne sa propre vision des personnages qu’il met en scène. À mesure que je chemine, il me semble que le traitement uniquement clinique, extérieur, minimaliste comme vous dites, d’un personnage ou d’une scène, est un point de départ incontournable à une approche du vrai au sein de la fiction mais qu’il y manquerait le nœud des tensions vitales qui circulent dans l’écriture. Ma propre intensité émotionnelle, la capacité, par les mots, à approfondir les réactions humaines à travers l’écriture sont utilisées, pour ainsi dire, comme tremplin, pour que se développent le plus longtemps possible la scène ou l’analyse d’un personnage. Il y a un aléatoire dans cette intensité forcément subjective à laquelle je tiens beaucoup ; sans quoi, il me semble, que je perdrais un peu du goût d’écrire. Mon plan de roman est déjà, souvent, très précis: il me faut sans doute garder une marge de surprises ailleurs et je la réserve à cette part de description de mes personnages. Ce n’est pas tant la psychologie qui m’intéresse que la tension poétique de la langue à travers la description d’une façon d’être au monde. Bien sûr, au cœur du récit, je n’oublie pas la mise en rapport des personnages, la question du « lien » (amoureux, filial, ou tout simplement humain) irrigue entièrement mes romans.
Dans vos romans comme dans votre poésie, le thème de l’amour est souvent mis en avant, sous diverses formes. Plus précisément, en vous lisant, les mots qui viennent à l’esprit sont le "lien" ou l’"attachement" entre deux êtres humains. Pourrait-on dire que ces différents types de rapport sont au centre de votre réflexion littéraire ?
L. W. D. : L’intimité entre deux êtres et tout ce qu’elle peut entraîner d’abandon de soi, d’accomplissement et d’attentes tout comme de malentendus, et de pertes possibles, est une richesse que je questionne sans cesse. Ce questionnement est fait de doutes, de peurs et de fascination.
Contrefort et Un autre dieu pour Violette se passent en partie, voire en grande partie, en Norvège. Les lieux évoqués dans Le Roman de Thomas Lilienstein sont parfois réels, parfois fictifs. Pour vous, dans quelle mesure un lieu romanesque doit-il être "réel", c’est-à-dire "vérifiable" dans la réalité ? Quelle est cette étrange importance qu’a le lieu ou les lieux pour les personnages principaux du Roman de Thomas Lilienstein ?
L. W. D. : Dans Le Roman de Thomas Lilienstein, le lieu appelé par la narratrice et Thomas, Khila, par les autres K., est dès le début du livre le nœud de rencontre du couple. Un peu par jeu mais surtout (le lecteur le devinera par la suite) parce que Thomas doit combler une dette filiale, celui-ci propose à la narratrice une sorte de pacte: une année elle décrira la ville, K., pendant que lui officiera comme jardinier; et l’année suivante lui reprendra ses plans de paysagiste pendant qu’elle travaillera pour gagner leur vie. Les choses, évidemment, ne se passeront pas tout à fait comme il l’avait désiré puisqu’il n’y aura qu’un seul printemps et un seul été passés à Khila. Une part du roman, alors que se tisse un lien d’amour étrange et fou entre Mikel et Thomas, relate cette construction « en direct » de l’érection de la ville. Une ville imaginaire que Mikel met en scène, mêlée d’éléments très réalistes et d’autres issus de son imagination ou plus exactement de ce qu’elle veut y voir. À mesure du roman, la ville de K., sous la plume de son amante, devient certainement une des réalités que Thomas attendait et espérait. La ville est traitée ici comme un personnage de roman: un être en train de se construire. Rien n’est programmé autre que la tension des grandes lignes du roman. Le réel de la description qu’on dit objective est présent mais dépassé par ce que chacun désire ou attend, ou espère d’un lieu, d’un personnage… etc. A work in progress dans lequel je me sens plus à mon aise que si je devais me prêter au jeu de la description d’un lieu défini qui me serait familier. S’il y a des exceptions comme l’est Paris dans certains de mes textes (dans Un autre dieu pour Violette ou dans Contrefort), souvent je préfère m’approcher de l’inconnu. J’ai peut-être moins d’incertitudes à reprendre tout de zéro...
Quelle est la nécessité qui vous a poussé à écrire un journal littéraire en marge du roman ?
L. W. D. : Il m’est arrivé, ces deux derniers étés, après l’écriture d’un chapitre du Roman de Thomas Lilienstein, de vouloir oublier la logique de la trame du récit et de poursuivre l’histoire de Thomas Lilienstein dans l’après-coup de la construction du texte qui est un texte long de 400 pages. Il s’agit d’une suite de digressions comme on peut la vivre dans une discussion entre amis, à battons rompus, sans la contrainte de la concentration que demande l’ensemble d’un roman. Certaines pages de ce journal correspondent à des chutes du roman que j’ai préservées : arborescences de cette vie romanesque, sorties du romanesque, plus proches sans doute de ce que je vivais au quotidien et qui ne pouvait trouver sa place dans le corps même du roman.
...avec Christiane BAROCHE (Novembre 2011, Harfang N° 39)
Christiane Baroche, après 42 ans de Biologie et 36 ans d’écriture, n’a plus… ne ressent plus l’envie de courir le monde, elle écrit. Aujourd’hui comme hier, elle soutient la nouvelle dans plusieurs jurys, dans un atelier d’écriture consacré à cette passion qui, hélas, n’a pas assez d’amateurs en France. Alors elle signale « urbi et orbi » l’existence de concours, ouvrant parfois la publication à de jeunes auteurs. Aux moins jeunes, itou. Bref, c’est une passionnée du genre depuis l’âge de 8 ans, grâce aux « Sabines » de Marcel Aymé, lesquelles lui apprirent que se multiplier jusqu’à 65 000 était absurde, se dédoubler suffisait. Elle s’en tient donc à sa double appartenance : Sciences et Lettres ! Dans Harfang, on peut lire des nouvelles de C. Baroche dans les numéros 7, 11 et 39.
(Photo Michel Durigneux)
Quand on observe votre bibliographie, on constate que les recueils de nouvelles sont plus nombreux que les romans… Ce constat quantitatif est-il le reflet d’une prédilection pour les genres courts ?
C. B. : Oh la là, oui ! Pour une raison fort simple, les « autres », les gens m’intéressent ; je les observe, les écoute ; je picore dans ce qu’ils laissent entrevoir de leur « vraie » personnalité ; car disons-le sans fard, mon sourire, mes yeux attentifs, très vite, ouvrent les serrures de leurs pensées. Après, je raconte, ou plutôt j’invente à partir de, et qui lit mes nouvelles s’aperçoit vite qu’elles sont avant tout des miroirs où se cachent ces… choses qu’on ne montre qu’à soi ! D’habitude…
Les publications récentes (Neuvième jour et la nouvelle parue dans Harfang 39), s’orientent vers le conte et la fable : romans et nouvelles ne suffisent-ils pas à dire ce que vous désirez ?
C. B. : Pour qui songera à visiter ce Muséum d’Histoires Naturelles (Jardin des Plantes), on comprendra vite que ces animaux rassemblés là, dans leurs attitudes qui leur sont propres (en théorie), se sont confiés à moi seule ! Chacun de leur geste est bavard, et jadis, du temps où j’étudiais à Jussieu, m’a détaillé leur existence, celle qui persiste, même empaillée ! En réalité, conte, fable, nouvelle révèlent à mes yeux d’une nécessité identique : ouvrir Toutes les portes en quelques phrases, à condition de les gaver des sens cachés dans les gestes !
En 1998, dans Encres Vagabondes, vous parliez de votre passion pour la Bible, « roman par excellence », vous disiez que vous aviez rebâti la tour de Babel, revu et corrigé l’arche de Noé… Où en êtes-vous de ce projet démiurgique ?
C. B. : Neuvième Jour est pour moi une conclusion évidente d’un « roman » que je ne finirai sans doute jamais et que je nomme « le dernier testament ». Entendons-nous : ma depuis l’enfance, qu’à cause de la guerre (39-45) j’ai passé à demi entre une mémée-garce mais bigote et un papy-Boudou, athée jusqu’à l’os et gloussant à tout-va pour m’expliquer que Dieu, cet imbécile, s’ennuyant au superlatif, avait jeté Adam et Ève hors du jardin pour jubiler en les regardant se débattre entre le libre-arbitre et des interdictions nées du pouvoir de la totalité ! « Tu vois où ça mène d’être tout, ma petite ? À l’incohérence ! » Depuis, aujourd’hui encore, je rumine, plume en mains, histoire de remettre Dieu dans ses bottes.
Vous avez une formation à la fois scientifique et littéraire : quel a été l’apport de la scientifique dans votre travail d’écriture ?
C. B. : Inversons, si vous le voulez bien. L’apport de l’écriture dans le scientifique est fondamental : si vous n’avez pas les mots, le phrasé, la cohérence du tout pour expliquer ce que vous avez découvert, comment le transmettez-vous, comment donnez-vous à votre trouvaille scientifique, loisir de servir à quelque chose ?
Vous qui avez travaillé dans plusieurs revues littéraires (Sud, Magazine Littéraire…) pensez-vous qu’à l’heure d’Internet les revues (sur papier) ont encore un rôle à jouer ?
C. B. : À mes yeux, oui, mais ces yeux là n’ont plus que de vieux regards aimant à relire, à se référer, quelquefois à reprendre lecture, avec un autre état d’esprit, ce qu’ils ont peut-être mal interprété vingt ans plus tôt. Internet là-dedans ? Allons… rien ne vaut le texte entre les doigts et non dessous… Peut-être suis-je tout bonnement « dépassée » !
Depuis une trentaine d’années, vous êtes jurée dans plusieurs prix littéraires : quelle expérience en tirez-vous ? quels changements avez-vous constaté ?
C. B. : J’avoue que la curiosité de l’écriture des autres ne m’a pas quittée, donc je poursuis, avec bonheur, avouons-le. Quant aux changements, aux évolutions… disons que depuis Céline, même les écrits de mon temps, y compris les miens, ont pris des libertés avec les tonalités. Osons le dire, une liberté d’expression est née qui tient compte des influences de la société sur le vocabulaire. Tout change… Il n’empêche que le souci d’un accord du sujet avec les mots qui vont l’exténuer (sic) demeure. Que ce soit au Prix du Jeune Écrivain, au Prix Boccace, au Prix Prométhée, aux divers prix de la SGDL, on écrit désormais ce qu’on avait envie de dire, point final. Et cette liberté de ton n’empêche pas de creuser le vrai sous l’usage libéré du langage.
...avec Hubert HADDAD (octobre 2011, N° 39 d'Harfang)
Né à Tunis en 1947, Hubert Haddad a vécu enfant à Ménilmontant puis dans les banlieues populaires. Il fonde à vingt ans la revue de poésie "le Point d'être" dans les marges du surréalisme. Romancier, nouvelliste, poète, dramaturge ou essayiste, il a publié à ce jour plus de quarante volumes où il explore toutes les voies de la littérature et de l’imaginaire. Il est un des animateurs du mouvement littéraire "Nouvelle Fiction". Il anime par ailleurs des ateliers d’écriture dans les écoles, les hôpitaux ou les prisons (expérience qui lui a fourni la matière des deux volumes du Magasin d’écriture,- voir Harfang N°30). L’année 2011 voit sa consécration en tant que nouvelliste puisqu’à l’occasion des 20 ans des éditions Zulma viennent de paraître deux superbes coffrets, soit 10 recueils comportant une soixantaine de nouvelles, reprises, réécrites et inédites…
Dans Harfang on peut lire des nouvelles d'H. Haddad et des entretiens dans les numéros 11, 16, 30 et 39
Bibliographie (extraits)
L’Univers roman-dictionnaire (Pocket en 2003) Zulma 1999
La Cène roman (Livre de Poche 2010) Zulma 2004
Le Nouveau magasin d'écriture essai Zulma 2006
Le Nouveau nouveau magasin d'écriture Zulma 2007
Oholiba des songes roman (réédition) Zulma 2007
Palestine roman Prix Renaudot Poche (Livre de Poche 2008) Zulma 2007
Géométrie d’un rêve roman (Livre de Poche 2011) Zulma 2009
Vent printanier nouvelles Zulma 2011
Nouvelles du jour et de la nuit (2 coffrets) Zulma 2011
Errabunda Eolienne 2011
Opium Poppy roman Zulma 2011
Opium Poppy roman Zulma 2011
Comment expliquez-vous votre besoin de recourir tour à tour à différents genres littéraires ? Est-ce l’idée qui fait naître le genre ou l’inverse ?
H.H. : Si l’on envisage l’histoire de la littérature, la période du tout-roman actuelle est une parenthèse conjoncturelle, liée à l’alliance du commerce exacerbé du livre et d’un dilettantisme mondain d’époque incitant chacun à publier quelque roman. Depuis toujours, les écrivains ont travaillé de front les divers genres qui ne sont que des alibis formels à leurs investigations, l’unité d’une œuvre résidant bien davantage dans l’écriture. Goethe, Hugo, Stendhal, Flaubert, Claudel ne sont pas éclectiques en diversifiant les angles d’attaque, ils éprouvèrent la nécessité d’espaces d’incarnation différents pour manifester un même fond expressif, une même passion scripturaire. Les genres sont des conventions utiles, des illusions d’optique en direction du lecteur. Les Frères Karamazov peut être considéré comme une pièce de théâtre fleuve, L’Homme sans qualités, comme la chronique narrative d’un essayiste, les pièces de Claudel comme des poèmes épiques sous forme d’oratorio, etc. Le sujet et la forme, par ailleurs sont liés, presque consubstantiels. Sauf dans la rêverie qui précède où le dit sujet est encore sans consistance, erratique, sorte de thème musical auquel s’attachent des images. Une nouvelle peut se résoudre en roman, ou inversement (d’ailleurs la plupart des romans qui paraissent sont des nouvelles un peu soufflées). Seul le poème demeure identique à lui-même, car il ne tient son existence d’aucun projet, d’aucun sujet : de l’écriture s’engendre musicalement dans un état de langue par une grâce inconnue.
De Palestine au Nouveau magasin d’écriture en passant par les Nouvelles du jour et de la nuit y a-t-il un genre dont vous vous sentiez le plus proche ? ou chacun vient-il s’associer aux autres de manière complémentaire, naturellement par rapport à ce que vous avez envie ou besoin d’écrire ?
H.H. : Je crois qu’il y a une forte historicité dans une bibliographie, en écho profond avec le secret biographique qui ne se réduit pas aux seuls événements. Chaque œuvre, nouvelle, poème ou essai, s’impose comme la résolution d’un questionnement existentiel pas forcément avoué, et cette résolution vécue dans le travail accompli peut se révéler plus interrogative encore. On ne décide pas un matin d’écrire les mille pages d’un essai sur la littérature, il y a derrière, dix, vingt ans d’inquiétude, de découverte et d’exploration. Palestine, il a fallu bien du temps pour que j’ose écrire ce court roman, après le suicide de mon frère Michael en 1979, après la disparition de mes parents si archaïquement sionistes dans leur isolement d’immigrés sans ressources culturelles, après un voyage en Inde du sud, dans le Kerala où je suis parti à la recherche du royaume juif anté-rabbinique et semi-mythique du Cranganore : c’est un cheminement de pensée et de sensibilité qui vous place soudain devant une évidence éthique, politique, humaine et qui, en marge de votre appartenance « communautaire », vous place dans une perspective plus universelle, contre l’injustice, l’obscurantisme et l’état de guerre. C’est un peu la même chose avec Opium Poppy, mon dernier roman, traitant de l’enfance dans la guerre, en Afghanistan, et des circuits mortifères de la drogue. Avec Géométrie d’un rêve, roman sous forme de journal intime d’un romancier, c’est de retrait que j’avais besoin, il me fallait alors repenser la fiction hors des sollicitations historiques et sociales, sur le versant métaphysique de notre condition de créature blessée par le langage.
Comment avez-vous décidé du regroupement des Nouvelles du jour et de la nuit ?
H.H. : Il y a sept recueils rassemblés, depuis le premier paru chez Albin-Michel, et quelques nouvelles éparses jamais réunies en volume (mais d’autres comme celles de Vent printanier n’y sont pas) soixante nouvelles donc réunies en deux coffrets de cinq volumes chacun : Nouvelles du jour et de la nuit : le jour, Nouvelles du jour et de la nuit : la nuit. En allusion à Maupassant et à Proust. Bien sûr il ne s’agit pas de la lumière et de l’ombre, mais plus subtilement, à la manière du poète qui compose un recueil, de distribuer les nouvelles par affinités et contrastes, afin que chaque recueil ait une unité spécifique, une couleur, les histoires se répondant en écho sans se neutraliser par une thématique trop proche : c’est vraiment l’art du bouquet. D’ordinaire, on écrit un certain nombre de nouvelles dans un temps donné et on s’en débarrasse dans un recueil, assez arbitrairement. Là, j’ai voulu revisiter plus de trente ans d’écriture de nouvelles et tâcher d’en recomposer l’unité dans un sens à la fois musical et plastique, en faisant résonner, d’un recueil à l’autre et d’un coffret à l’autre, les accords harmoniques tout en dénouant les échappées oniriques. Le graphiste anglais David Pearson aura exalté cette ambition peut-être un peu vaine par ses belles variations abstraites : ces deux boîtes sont en soi une merveille bibliophilique.
Le fait de repenser une nouvelle disposition de vos nouvelles vous a-t-il permis de recréer un nouvel univers littéraire de fiction au sein de votre propre œuvre ? Auquel cas, qu’est-ce que ce nouveau puzzle vous a permis de dire de plus ?
H.H. : Ce puzzle recomposé souligne la forte prégnance du fantastique dans mes nouvelles, l’appartenance à cette mouvance internationale du réalisme magique, à laquelle appartiennent les Juan Rulfo, Garcia-Marquez, Cortazar, Boulgakov, Singer, Mandiargues, Bruno Schultz, Meyrink, etc. Même les nouvelles sans appel direct au merveilleux ou à l’étrangeté s’en trouvent transfigurées, je crois. Par ailleurs, cette édition nouvelle et augmentée m’a permis de retravailler l’écriture d’un certain nombre de récits, parfois de fond en comble pour ce qui concerne les toutes premières, comme Le Rio Mapocho gronde toujours ou Miracle à Elcarim. J’appartiens à cette catégorie d’auteurs pour qui le travail d’écriture n’est jamais clos. Gracq refusait de reprendre des textes qu’il savait inaboutis, maladroits, parce qu’il croyait qu’il fallait préserver une sorte d’intégrité historique, liée à votre biographie: pour lui le texte tient son authenticité de son surgissement daté. Je crois au contraire que rien ne sera jamais clos que par la mort. La perfection est certes impossible, mais c’est une visée, et le texte évolue dans les territoires d’une vie. On peut et doit toujours le modifier, en apurer le style jusqu’à ce qu’il nous tourne lui-même le dos.
Cette dissociation du jour et de la nuit est-elle révélatrice d’une partie de votre écriture, la réalité et la fiction, la mémoire et l’oubli, le permanent et l’éphémère ?
H.H. : Je n’y avais pas pensé. C’est vrai que je vis une dualité renouvelée dans mon travail. Il y a d’un côté la fiction avec vingt romans, des pièces de théâtre et soixante-dix nouvelles, de l’autre la réflexion sur le monde et l’engagement. Au sein de mon univers romanesque, alternent des romans qu’on peut dire hyperréalistes à cause de l’usage un peu halluciné de l’image mais touchant le domaine politique et sociologique avec en vrac La Cène traitant d’un fait divers (les cannibales eucharistiques de la Cordillère des Andes), les Derniers Jours d’un homme heureux sur la guerre d’Algérie, Palestine, Vent printanier, Opium Poppy paru tout récemment, et de l’autre des récits fantastiques ou profondément oniriques comme la plupart des nouvelles, Un rêve de glace, Perdus dans un profond sommeil, L’Univers, Le Ventriloque amoureux, La culture de l’hystérie n’est pas une spécialité horticole… La dimension solaire s’affiche dans des romans volontaristes s’affrontant à l’Histoire, comme Le Chevalier Alouette situé pendant la révolution française ou La Double Conversion d’Al-Mostancir traitant des Croisades et du conflit à la fois civilisateur et dévastateur entre Orient et Occident, à travers une légende soufie. La dimension nocturne, de loin la plus exploitée, traverse les romans oniriques très nervaliens comme Un rêve de glace, Les Grands pays muets ou Le Visiteur aux gants de soie. Entre ces deux pôles, plusieurs de mes fictions enchevêtrent des prospections actuelles, politiques, aux constructions légendaires ou mythiques, avec par exemple La Condition magique ou Oholiba des songes. Mais c’est toute la vie du romancier, cette dualité d’une réalité toujours en mutation au sein d’un imaginaire tellurique, source de mythes et de légendes, qui nous invente depuis Tyr ou Babylone. C’est vrai aussi que la fiction est du côté de l’oubli, il faut perdre la mémoire pour se réinventer, c’est le thème de mon roman dictionnaire L’Univers, où l’amnésie contraint le personnage à une reconstitution méthodique et baroque, car l’événement le plus ténu du passé équivaut alors à la découverte d’une planète ou d’un trou noir (il se découvre enfant de la Shoah et astrophysicien), l’amnésie transitoire, c’est aussi le moteur dramatique de Palestine, avec cet otage israélien blessé qui se réveille, libre, au sein d’une famille arabe d’Hébron et qui, dans une sorte de mise entre parenthèses des croyances et certitudes antérieures, s’identifie aux individus souffrants qui l’entourent.
Le motif de la métamorphose, de la mutation, revient souvent dans vos récits, à travers divers personnages parfois marginaux, de clowns, d’aveugles, de fous. Est-ce pour vous une façon de révéler ce qu’il y a de l’autre côté, une façon de transgresser la mince paroi entre réalité et imaginaire ? Est-ce aussi une façon de révéler la vérité, ou le monde, sous un autre angle ?
H.H. : Les marginaux sont le miroir de la société, de chacun d’entre nous. Au fond de chaque individu, il y a la faille, la folie, la tentation de la transgression, c’est ce qui fonde la culture secrètement, cette blessure au sein de la représentation, de l’espace symbolique, pure fiction qui nous constitue comme êtres de langage. La liberté, cette utopie active, c’est lapossibilité de dire non, de quitter le sommeil communautaire, de s’affronter au fatum comme Antigone. La folie est le risque de toute pensée, car nous sommes incarnés dans le péril de l’actuel avec la mort pour horizon. Les bateleurs, les comédiens, les errants s’aventurent entre l’épaisse réalité des assis et les frontières floues d’un au-delà, c’est dans cette marge que se joue notre destinée aléatoire et pathétique. S’il y a une vérité dans ce monde, elle n’est pas du côté de la norme, la norme c’est l’extériorité des règles civiques. La vérité poétique échappe aux territoires des sciences humaines, c’est l’ultime savoir expérimental impliquant le corps, la mémoire et l’univers, tout l’être sensible face à l’imminence de sa disparition. Elle ne peut prendre sens qu’à l’instant même de la mort, mais ce sens nous travaille toute la vie comme appréhension, dans les états seconds et les affections subliminales. C’est ce point de fuite que j’explore, dans la tradition secrète du Bardo Thödol ou de la Kabbale juive, avec en distrait compagnonnage les Gérard de Nerval, René Daumal, Malcom Lowry, Jorge Luis Borges. Mais sans rien oublier, côté citoyen, de l’urgence de la justice sociale et de la nécessité pratique d’une raison partagée au quotidien.
Le thème de la mémoire, souvent fragmentée, et du temps qui passe et se dilue semble traverser vos œuvres de façon récurrente. L’écriture est-elle un moyen de construire une forme de mémoire et de discipliner sur le papier ce temps qui file ? Ou au contraire, est-ce qu’écrire permet de mieux dire cette dissipation, déperdition, afin de l’accepter ?
H.H. : Il me semble que l’écriture s’élabore en fonction de cette contradiction apparente, dans une double spirale où les antennes de la métaphore auscultent l’espèce d’habitus métonymique, où une mémoire paradoxale se constitue à partir des failles et des déchirures, des bribes insensées, un peu comme le peintre extrayant du bout de son pinceau une composition rigoureuse à partir d’un chaos préalable recelant un ordre secret, hallucinatoire. Mais je ne bâtis aucun mémorial, aucun mausolée de mémoire, je tente de rattraper la fragilité humaine sans en nier jamais le caractère labile, fuyant, insaisissable : c’est tout le travail du poète que de ressaisir l’ombre perdue d’Eurydice, et nous sommes tous comme Orphée face à chaque instant vécu bientôt évanoui. Proust a levé ainsi une cathédrale sur un battement d’aile de papillon. Mais l’œuvre elle-même n’a aucune fin, elle ne répond à aucune attente. « La poésie seule inspire la poésie » disait Emerson. Il n’y a pas de morale a priori qui légitimât la folie butée de l’écrivain ou de l’artiste. La plus belle fleur au bord du chemin, personne n’y ferait attention, si le chemin passait ailleurs. Et puis comment savoir ce que l’art sauve ou guérit, peut-être est-il un mal incurable au contraire, un sort d’enfant maudit.
L’écriture occupe une place très importante dans votre vie que ce soit en tant qu’auteur ou quand vous dirigez des ateliers d’écriture. Que vous apporte-t-elle réellement en tant qu’écrivain ? A-t-elle une fonction différente dans les ateliers ? Est-ce pour transmettre ou pour explorer, à plusieurs, de nouveaux territoires ?
H.H. : L’écriture est un outil que je forge et modèle indéfiniment (on pense à Potocki taillant des années durant le fatal bouchon de carafe jusqu’à ce qu’il puisse l’introduire comme une balle dans le canon de son revolver). Sans elle, je ne serais rien d’autre qu’un rêveur. J’ai tant travaillé que je puis partager en artisan mon expérience dans les ateliers d’écriture. Les deux Magasins d’écriture (plus de mille six cents pages) témoignent autant d’une vie de lecture que de la pratique des ateliers ; là j’extrapole et retourne comme un gant un savoir intime, syncrétique, en techniques et stratégies d’écriture. Les ateliers, c’est plutôt de l’ordre de la transmission, l’écrivain, lui, élabore son œuvre dans la solitude, par une pratique butée, les songeries infinies et la lecture. En atelier, j’invente à chaque fois autant que possible de nouvelles pistes, de nouveaux pièges à imaginaire. Je pars du principe que nous sommes tous dans le même lieu, enfants compris, d’inventivité. On peut obtenir des textes saisissants, très forts, d’un enfant condamné par ses maîtres dans le service de jour d’un hôpital psychiatrique. Il n’y a pas de différence de nature de l’espace symbolique que nous partageons les uns et les autres, savants et ignorants, mais que des éloignements circonstanciels, des blocages divers, des censures : je travaille à dissiper les peurs et à rendre la parole, à donner des directions, à révéler des espaces d’exploration. Quant aux nouveaux territoires, c’est chacun pour soi, car il faut une intensité folle de la subjectivité aux prises avec elle-même pour atteindre à un peu d’inédit.
Dans votre manière de naviguer au milieu des songes, d’univers oniriques, d’explorations imaginaires ou de représentations merveilleuses, ressentez-vous une « fraternité de plume » avec Georges-Olivier Châteaureynaud, et si oui, comment l’expliquez vous ?
H.H. : Châteaureynaud est mon alter ego. Nous avons commencé ensemble à vingt ans, nous nous sommes retrouvés dans un bistrot, grâce à l’entremise de l’ami Patrick Guilleminaut, espèce de Jacques VachÉ à la mode Dylan, disparu l’an passé. Issu l’un et l’autre de milieux populaires et passionnés très jeunes de poésie, nous avons fondé des revues ensemble, Le Point d’être et C’, puis notre route a toujours été parallèle, en miroir ; nous avons pourtant des univers très différents mais nourris des mêmes intuitions, au bord d’un savoir qui moque les savoirs. Cette proximité m’a longtemps incité à plus d’exigence. La lecture avide des nouvelles de Châteaureynaud m’a beaucoup aidé à vivre la littérature dans son cheminement unique, bouleversant. Chacune de ses parutions est pour moi un événement intime, comme si j’allais découvrir une part du secret qui m’occupe. Nous sommes l’un pour l’autre, je crois, des éclaireurs en terra incognita. Son roman L’Autre Rive est un chef-d’œuvre, un monde terriblement singulier mis à jour au moyen d’une technique narrative rigoureuse et comme enchantée, c’est un livre à mettre à côté du Maître et Marguerite. Georges-Olivier vient de publier une nouvelle fantastique, genre où il excelle, La dernière résidence, qui fait le point de la manière la plus diabolique et drôle, sur nos pauvres aspirations à la postérité. On relira toujours Le Héros blessé au bras, Le Jardin dans l’île ou Singe tabassé par deux clowns, recueils qui placent l’auteur parmi les maîtres du genre en France.
Quel est cet indicible, cet autre monde, sur l’autre rive, vers lequel vous sembler tendre à travers votre écriture?
H.H. : Vous me demandez, comme un Petit Prince en Parsifal, de vous dessiner le Graal. Si j’avais des mots pour l’indicible, je ne buterais pas indéfiniment, de livre en livre, sur ce qui ne cesse de m’échapper. Le travail de l’écriture, c’est vrai, ne s’arrête pas aux vaillances du style (cette inflexion du sens par le sens jusqu’à obtenir cette sorte d’idiome efficace qui ne ressemble qu’à son locuteur), mais va bien au-delà de l’exercice et d’ailleurs n’obtient ses résultats que parce qu’il cherche autre chose. Cependant cette chose est l’échappée du sens même : sur l’autre rive plus rien n’a de mots et de visage. Le passage à l’autre monde est un foudroiement. On ne perçoit que l’éclair, on coïncide avec l’éclair, lequel résume la vie et la mort, l’origine de l’univers et les éternités successives, chaque jour vécu. Tout ce passe dans un instant hors de toute durée. C’est une expérience dont on ne revient pas ordinairement, et celui qui en réchappe, vivra bègue le reste de ses jours et tentera de faire de son bégaiement une tentative renouvelée d’approche de cet autre monde entraperçu et sans autre mémoire qu’une béance énigmatique, puisqu’il ne peut y avoir inscription mémorielle de ce que la durée n’accroche pas. Maintenant, il me faudrait une vie, c’est-à-dire toute une œuvre, pour tenter d’expliquer l’inexplicable.
Toutes vos œuvres sont marquées par une attention, un soin tout particulier à la langue, tel un artisan qui travaille sa matière pour la rendre plus souple, plus belle, plus juste. À une époque où l’importance et la singularité de notre langue semble se perdre quelque peu, comment voyez-vous votre travail d’écrivain ? Vous sentez-vous porteur d’une nécessaire revalorisation de la langue écrite ?
H.H. : Je ne suis pas le dernier par chance à mettre au-dessus de tout le travail d’écriture, et je ne pense pas seulement à la fantomale Nouvelle Fiction ou aux rares continuateurs d’un Julien Gracq. Beaucoup d’auteurs et particulièrement dans l’espace de ce qu’on appelle la francophonie, venus des quatre coins du monde, en Afrique, en Asie ou en Amérique, tentent de réinventer la langue en usant de tous ses moyens, avec économie ou dépense, constriction flaubertienne ou ampliation proustienne, mais ailleurs, dans des espaces sensibles originaux. Cette daube sur le devant des vitrines commerciales, cette extension envahissante des harlequinades sous des labels prestigieux, ne doivent pas cacher l’effort des poètes, si nombreux à tout miser sur les seules facultés de la langue et des quelques prosateurs, romanciers et nouvellistes, qui portent haut l’étendard. Il n’y a pas de littérature sans style, sans attention obstinée à la langue, parce que c’est par là qu’elle se distingue du bruit de fond des gares ou des médias et nous parle distinctement, en tête à tête. Un écrivain vit sur un pari quasi pascalien, c’est tout ou rien face à l’insignifiance et, si la littérature doit et peut être faite par tous, il restera peu d’œuvres assez fortes pour atteindre à cette atemporalité de l’universel. En attendant, on peut faire comme si la poussière qui déjà nous recouvre était une pluie d’étoiles.