Une
chaise
Il y a chez Jean dans un bric-à-brac, une chaise cassée. Une chaise jetée dans la rue jusqu’à ce que Jean passe devant la chaise et l’emmène avec lui et la pose à l’abri dans sa maison. Tu te demandes pourquoi il garde une chaise qui a un pied cassé car une chaise, tout de même, c’est fait pour s’asseoir. Parce qu’elle ne naquît pas dans une usine, parce qu’un ébéniste l’a façonnée. Jean est un artiste qui reconnait le travail de l’artisan. Cette chaise qu’il ne veut voir abandonnée, restera là, sauvée par Jean, pour l’amour de l’art.
© Béatrice Vergnaud (Mars 2025)
Lecture
Il
prononça Jean (le prénom) alors qu’il aurait fallu dire Djinn (le
vêtement), puis il se reprit et il y eut quelques rires dans la salle. Par la
suite, il commit plusieurs autres lapsus, et la salle riait chaque fois un peu
plus fort. Il est probable que les derniers ne furent pas involontaires. L’auteur,
qui l’écoutait, souriait aussi, mais d’un air de plus en plus gêné, car les
rires ponctuaient les passages graves du poème plutôt que les (rares, certes)
passages comiques. Gêné également parce que le texte avait été inspiré par le
décès d’un proche.
© Bertrand Gaydon (Février 2025)
Beauté fatale des étoiles
L’hiver fut si pluvieux cette année-là que les étoiles demeurèrent longtemps invisibles. Venue d’on ne sait où, une rumeur se répandit comme une galaxie en expansion : elles étaient éteintes. Un ingénieur conçut alors un appareil à produire des étoiles factices. Peu importe l’heure ou l’endroit, chacun pouvait faire briller ses propres étoiles. Des myriades, si on voulait. Un jour de printemps, les vraies étoiles reparurent, mais les factices brillaient mieux et plus fort. Il n’y eut alors plus personne pour lever les yeux vers le ciel nocturne, que les poètes et les marins.
© Marie DERLEY (Janvier 2025)
Les osmanthes
Quand le jardinier a buté sur le premier os, j’ai eu le bon réflexe :
– Laissez, Cédric, mon père avait enterré là son chien.
De nuit, j’ai creusé et retiré le squelette. Ce matin, pendant que je restaure ma manucure dévastée, je regarde le jardinier planter là des profusions d’osmanthes. D’où me vient le pressentiment que le cadavre est une femme ? Comment diable est-elle arrivée là ? Mon silence entérine sa disparition mais si je parle, ils feront sauter mon kiosque. Impensable : c’est lui qui fait tout le charme de mon jardin.
© Marie Derley (Décembre 2024)
© Bernard Barbarroux (Novembre 2024
Maitre absolu
Il
s’est levé avec l’aube. Sur son passage les branches ont dansé, les arbres ont
tenté la révérence. Les cheveux se sont emmêlés, les jupes se sont soulevées.
Ses brusques rafales ont soulevé la poussière. Plus de chants d’oiseaux. Que le
claquement des volets. Dominateur le mistral occupait le moindre recoin. Maitre
absolu il régnait. Impossible de lui faire face. Il fallait se plier à ses
volontés.
©
Dominique THIEFFRY (Octobre 2024)
Dernières volontés
Le légataire universel a respecté le testament : deux arbres plantés, afin que son ami, qui a fui les morsures du soleil toute sa vie, trouve un ultime refuge ombragé. Mais le duo végétal croît, s’étend, vient troubler le repos du mort à peau laiteuse. Les feuilles tombées effacent son nom gravé en lettres dorées ; les racines chatouillent ses os ; les troncs, dans leurs poussées conjuguées, culbutent sa stèle ; les branches fracassent dans leurs chutes sa dalle funéraire... Je comprends la haine des cimetières. Fût-il posthume, comme la Nature s’entend à rabattre un orgueil !
© François BARTH (Septembre 2024)
Dent
amère
Un jour, comme ça, sans me prévenir, il m’a fait savoir qu’il avait une dent contre moi. J’en fus bouleversé. Tout se passait bien, nous nous entendions au mieux, avions une secrète intimité, surtout matinale, toute de caresses et cela durait depuis longtemps, des années sans doute, et, là, cela a accroché. Après cet aveu ébouriffant, j'ai commencé à me faire des cheveux. Qu’allais-je devenir s’il m’évitait ? M’emmêler à coup sûr face à cette dent hostile ? Je l’examine. Pas d’écaille, ni de corne et il lui manque des dents. Pas de quartier, je me sépare de mon vieux peigne.
© Philippe Serrier (Août 2024)
Retrouvailles
Un jour, vous avez disparu de mon horizon. En chemin, de loin,
j'apercevais votre silhouette si caractéristique. Vous marchiez, tout de noir
vêtu, tête baissée, indifférent au paysage, une casquette colorée pour unique
fantaisie. Qu'étiez-vous devenu ? Vous me manquiez. Aujourd'hui, je vous ai
revu, égal à vous-même ! Peut-être votre allure est-elle un peu moins leste.
Sur mon scooter, un léger coup de klaxon, vous relevez votre tête coiffée de
vert, vous me faites un grand signe de la main, un joyeux sourire illumine
votre visage. Retrouvailles fugaces, l'un et l'autre poursuivons notre chemin.
À demain, peut-être !
© Marie-Agnès Tuscan-Ollier (Juillet 2024)
À haute voix
Finalement, jouer forte sur un piano est plus facile que chanter piano lorsque sa voix est forte. On lance ici un singulier défi ! C’est demander à Stentor de troquer sa « voix de bronze » pour du cristal qui, s’il force, cassera comme du verre. Vous me direz que c’est mieux qu’une voix cassante. Mais si Stentor susurre, sa voix ne sera plus timbrée mais pas chantée non plus. Pour autant, timbrer sa voix ne vous assure pas qu’elle parviendra à son destinataire. On risque même de la perdre. Quant à ta douce aubade, ma bien-aimée, elle me laisse sans voix.
© Philippe Serrier (Juin 2024)
Quatre roues
Pour son premier cours de théâtre, elle voudrait être invisible. Souffle grelottant, colère sourde, perles de sueur glacées, elle voudrait s’enfuir mais ne peut pas. Larmes de rage. Puis, le temps d’un monologue, elle baisse la garde, expulse sa peur et autorise les fils de son imaginaire à s’embraser pour tisser un ballet de mots, de gestes et d’étincelles. Les applaudissements crépitent et résonnent sur la scène. Pour la première fois de sa vie, elle suscite autre chose que de la compassion. Son cœur est gorgé de fierté lorsque délicatement on la soulève pour la reposer dans son fauteuil.
© Framboise Guillouche
(Mai 2024)
Entre
Une aire d’autoroute entre Lyon et Marseille. Une voiture se gare. En sortent trois personnes. La femme porte un sac de provisions. L’homme et le grand fils ne portent rien. Ils prennent une table en bois. La femme étale une nappe à carreaux verts et dépose le pique-nique. L’homme et le fils sont déjà assis. Ils sont comme chez eux entre le parking et la station-service, entre le sandwich et la bière. La femme sourit, entre la nappe à carreaux verts qui se voudrait carré de pelouse et un coin de ciel bleu qui se voudrait ciel de vacances.
© Daniel Birnbaum (Avril 2024)
Autoréalisation
À plus de 60 ans, il restait un écrivain raté, rien de ce qu’il avait soumis à des éditeurs n’ayant jamais été publié. Alors, un soir de réception d’un énième refus, jetant une bonne fois pour toutes ses scrupules par la fenêtre, il tapa dans hIhA!, le premier agent conversationnel générateur de texte commercialisé par LVMH, la requête suivante : « Écris une nouvelle policière géniale qui te fera passer directement à la postérité. » Tandis que le zinzin usinait, on sonna à sa porte. Elle s’ouvrit sur un borsalino noir qui lui déchargea son browning dans le cœur.
© François COSMOS (Mars 2024)
Souvenirs
Tu oublieras la lune, les planètes et les étoiles. Loin des tumultes des temps matériels, tu vivras dans des labyrinthes sans fins. De temps en temps, la mémoire du passé t’exhortera à revenir là où tu vivais auparavant. Alors, de larges et grandes fenêtres coulissantes te dirigeront sur de vastes balcons panoramiques. Là, tu observeras, à ciel ouvert, le grand livre de la vie. Peu importe la page ouverte, ce qui y est écrit, avec ou sans image... Peu importe ce que tu vois car, en définitive, seuls les regards créent les souvenirs...
© Jacques COURTIN (Février 2024)
Simples
Veuve, enfin. Elle peut se consacrer aux simples. Avec prudence, car suspecte depuis l’enfant mort-né, chaque jour elle affiche sa ferveur à l’église. Dans son antre en terre battue mijote une infusion de joubarbe pour les diarrhées de Marie. Une décoction abortive d’hellébore et de concombre sauvage pour la petite Jehanne souillée par son ordure de père. Les guérisseuses ont la vie brève, l’odeur de chair brûlée du village voisin la hante encore, trois femmes un peu trop libres accusées de copuler avec Satan. D’un coup de pied, elle chasse un chat noir et va prier pour son salut.
© Viviane CAMPOMAR (Janvier 2024)
Trois secondes
Trois secondes pour un statut,
trois secondes et un nouveau nom : j’étais Jeff, je suis de droit pénal,
tatouage ineffaçable. J’ai 17 ans. J’ai tué, moi, comment ? Menottes,
commissariat, cellule, prétoire, ma vie, soudain publique, verdict. Avant,
c’était d’autres gens, des marginaux, des malfrats, c’était à la télévision.
Avant, mes parents favorables à la peine de mort. Trois secondes avant, comme
toi, j’avais des rêves, des projets, des amis, des vacances au soleil. Me voici
à l’ombre. Revenir en arrière, avant les trois secondes, revenir en arrière et
regarder à la télévision un autre, comme toi.
© Béatrice VERGNAUD (Décembre 2023)
En chemin
Longtemps, je vous ai croisé. Vous couriez d'une longue foulée légère. Vous aviez belle allure. Un jour, vous m'êtes apparu équipé de deux bâtons. Vous vous étiez initié à la marche nordique. Le balancement énergique de vos bras rythmait vos pas. Puis, ce fut la marche lente, oubliés les bâtons. Qu'importe, je reconnaissais de loin votre sobre silhouette dans votre éternelle tenue noire. Vous avanciez, tête baissée, semblant indifférent au paysage. Chaque jour, je guettais cette rencontre fugace. Sans nous connaître, nous nous saluions d'un petit geste de la main. Aujourd'hui, où êtes vous ? Vous me manquez.
© Marie-Agnès TUSCAN-OLLIER (Novembre 2023)
Pas de deux
Ce midi, je suis allée déjeuner au soleil avec Baudelaire. Il m'attendait au bout d'une allée bordée d'acacias avec des airs de penseur empruntés à Rodin. Je lui ai parlé ; la statue s'est mise à trembler. Dans l’avenue Transversale, le cimetière était désert. C'est l'été, mais les feuilles mortes balayées par la brise courent dans les allées et s'engouffrent joliment derrière la grille rouillée des augustes tombeaux. Elles dansent avec un froissement de papier brûlé et dessinent des volutes dans leur pas. Au cimetière de Montparnasse, les morts sont plus vivants que les passants.
© Nadège Ménassier (Octobre 2023)
Le légataire
Mon train de vie n’était pas somptuaire et ne laissait
pas supposer ma fortune. Julien était potentiellement riche : en secret,
je l’avais institué légataire universel. Je ne lui avais rien dit, de peur que
les rouages de notre amitié se mettent à tourner un peu différemment. Une belle
amitié, malgré nos trente ans de différence. Le cœur en joie, j’imaginais
souvent le bonheur mêlé de stupeur de Julien quand le notaire lui lirait mon
testament. Julien a été potentiellement riche, plus qu’il n’imaginait,
mais il n’en sut jamais rien. Il est mort avant.
©
Marie DERLEY (Septembre 2023)
Georges
Face à moi, dans la rame de métro, cette femme sous l’éclairage
ambré. Penchée sur un livre. Concentrée dans sa lecture, sans que ses traits
paraissent tirés pour autant. Prérogative de son sourire, qui embrase le bas de
son visage, résurgence de la bougie dans la Madeleine de
Georges de La Tour. Avec superbe, le modèle ignore le spectateur muet devant la
scène intemporelle qu’il a ressuscitée. Mais soudain, le tableau de maître se
disloque. Le métro ralentit. Sa station approche. Elle redresse la tête,
referme l’ouvrage, dont le titre m’est brutalement révélé : L’Ordre
du Phénix — un Harry Potter.
© François BARTH (Août 2023)
Le bois d’olivier
Les Japonais ont ritualisé le shinrin-yoku, le bain de forêt : on se recueille gravement dans un bois ou une forêt, on mange, on parle tout bas. Mon amoureux a choisi un bois d’oliviers. Nos amis, ma filleule, des collègues, les proches se sont réunis et l’entourent, l’embrassent en parlant bas. Un jour, dans une vitrine à Brighton, nous avions vu des cercueils en osier, j’avais dit : c’est ça que je veux, ou bien alors en carton. Mais il a trouvé cette simplicité incorrecte pour mes funérailles, il a préféré un beau bois d'olivier qu’il caresse maintenant en pleurant.
© Marie DERLEY (Juillet 2023)
La fille qui danse
La fille le tient serré, tout contre elle, en un corps à corps voluptueux. Les yeux mi-clos, la fille tangue, la fille balance. Ses bras langoureux l'enveloppent, ses mains expertes le caressent. Soudain, le regard coquin, la fille virevolte avec lui, la fille swingue avec lui. Ses doigts agiles le titillent savamment, ses doigts graciles l'excitent sans répit. Le rythme vertigineux les emporte tous les deux, ils ne font plus qu'un. La fille relâche enfin son étreinte, un sourire extatique l'illumine. Il se soumet en exhalant un long soupir. Le public charmé acclame la jeune accordéoniste.
Au
rapport !
Fier, impatient, le vieux capitaine attend. Dans sa redingote noire, comme chaque soir, il domine la cité. En ordre dispersé arrivent ses fringants lieutenants. Aux questions du capitaine, ils répliquent dans un dialecte âpre et grinçant. Quel étrange colloque, à qui sera le plus bruyant ! Et voilà que les rivaux s’emportent, brandissent leurs capes sombres, dressent le chef, s’indignent. Le ton monte. On bombe le torse. Les plus fougueux se rebiffent. Le capitaine s’agace, bat de l’aile; les lieutenants s’inclinent. Fin du rapport. D’un seul élan, tous, ils s’envolent. Quand tombe la nuit, où dorment les corbeaux ?
© Jean-Yves ROBICHON (Mai 2023)
Illusions
Il poussa la porte. C’était ouvert. Elle l’attendait. Comme chaque jour. Et chaque jour, il repartait chez lui. Quelques heures ensemble leur suffisaient. Aucun des deux n’osait demander plus. De peur de rompre le charme. Un jour peut-être… Elle lui dirait « reste s’il te plait », ou il lui dirait « puis-je rester ? ». Rien ne serait plus comme avant. Ils le savaient. En même temps, le règlement de l’EPHAD était strict.
© Daniel BIRNBAUM (Avril 2023)
Sucre
vanillé
Cette fille me ruine. Pas en escarpins ni en cocktails. Non, elle me ruine en sachets de sucre vanillé. Ne riez pas. Elle en met deux dans chaque yaourt nature qu’elle engloutit, trois fois par jour. À deux euros vingt-huit les six sachets, cela me coûte plus de soixante-dix euros par mois, juste pour son sucre. Cinq ans que ça dure, je vous laisse faire le compte. Aujourd’hui c’est son enterrement ; une malheureuse chute dans la baignoire. Le prêtre nous invite à jeter une poignée de terre sur le cercueil. Je remplace par du sucre, il restait deux sachets.
© Julien RAYNAUD (Mars 2023)
Partie en java
Elle pose son front et vendredi soir contre la vitre du tram. Elle est bien. Le paysage défile, froid dehors, chaud dedans – vivement rentrer. Mais les voilà qui envahissent la rame. Déjà joyeux, ils boiront jusqu’à demain. Ils chantent fort, parlent fort – trop pour sa fatigue, qui se pelotonnait. Bousculée, elle change de place. De là, elle les entend toujours. Ils beuglent un air joyeux maintenant. Alors, imperceptible, la mécanique des fluides s’enclenche. La joie étonnamment déloge la fatigue et bientôt prend sa place – c’est à regret qu’elle arrive à destination. Toute la soirée elle dansera, dansera, en bleu java.
© Geneviève GENICOT (Février 2023)
Langage
Quand on est arrivé, elle a dit : c'est ici, je suis enfin chez moi et je me suis demandé de quoi diable elle voulait bien parler. La notion de « chez soi » est tellement floue pour moi ; la preuve, ces mots n'existent pas dans ma langue. Elle a ouvert largement les bras sur une lande rase, rabougrie et elle a poursuivi : « Regarde, c'est magnifique », un sourire illuminant son visage. Je l'ai tellement enviée qu'aussitôt quelque chose, que j'allais chercher le reste de ma vie à nommer, m'a envahi.
© Manuelle CAPUT (Janvier 2023)
Le manque d’oreille musicale
Convoquée par le maire pour suspicion d’outrage sur la voie publique, je me présente, incrédule. Qu’ai-je donc commis de répréhensible ? Pendant la sortie récréative du mercredi, j’ai juste fait chanter aux gamins la chanson des nains... - Des nains ?? ? s’écrie-t-il. - Oui, dis-je. Pour preuve, j’entonne alors à pleins poumons : Hei hi hei ho, Errr... ! et m’interromps, soudain consciente de ma méprise. J’ai confondu le fameux air de Walt Disney avec la chanson de la Wehrmacht, ce qui a provoqué le légitime émoi de nos Anciens !
© Muriel CARMINATI (Décembre 2022)
Le grand écart
Au pied du Mont Palatin, le Circus Massimus déroule sa surface désolée. Yeux mi-clos, je vois surgir au milieu d'épais volutes de poussière un quadrige emportant un homme revêtu d'une courte tunique. Les chevaux galopent exhortés par les braillements d'une foule bigarrée, l'aurige exulte, le fouet claque, les muscles luisent, les mors excitent, les bouches écument. Mais le rêve est de courte durée. Deux adolescents casqués, gantés, connectés passent nonchalamment sur leurs trottinettes électriques. Un homme, les yeux rivés sur son portable, tient en laisse l'équipage de ses caniches savamment toilettés. Nul doute, c'est un exercice douloureux.
© Marie Agnès TUSCAN-OLLIER (Novembre 2022)
Monoprix
Au rayon vêtements, une inconnue m’aborda et me demanda de lire sur l’étiquette de son chemisier la taille qui y était indiquée, et dont elle craignait de ne pas se souvenir. Est-ce bien convenable ? rétorquai-je. Ça l’est plus que de me laisser retirer mon chemisier en plein milieu du magasin pour le faire moi-même, répondit-elle. Je dus convenir qu’elle avait marqué un point, et tout penaud, l’informai qu’elle portait la taille S, ce qui du reste ne m’étonna pas.
© Bertrand GAYDON (Octobre 2022)
Les yeux d’or
Je plongeais mon regard dans ses yeux. C’est ce qui me fascinait le plus en elle. Ils étaient d’une couleur dorée, de l’or liquide, lui disais-je. Le contraste avec la pupille, très noire, magnifiait cette impression de métal précieux en fusion. Un trait de khôl barrait son œil. Il s’étirait, lui donnant un regard d’égyptienne antique, celle des hiéroglyphes. Ce face à face durait un moment, chacun s’immergeant dans l’autre, au plus près. Elle cillait peu, me fixant, un peu inquiète. Je ne la retenais pas. Soudain, éclair vert vif, accompagnée d’un ploc, ma rainette sautait dans sa mare.
© Philippe SERRIER (Septembre 2022)
VOYELLES
Il y avait bien, parfois, quelques jolies nuances de gris dans le ciel, quand le soleil, blanc, se levait lentement au-dessus de la mer, toujours intensément noire. Mais jamais la moindre trace de couleur, chose normale dans un monde en noir et blanc. Un enfant poète, qui allait à l’école par le chemin de la mer, récitait un poème de Rimbaud, appris la veille. Il savait déjà tout du pouvoir de la poésie. C’est ainsi qu’il fut émerveillé, mais pas surpris, par les incroyables teintes rouges, vertes et bleues, dont le paysage, à son passage, soudain se para.
© Frédéric G. MARTIN (Juin 2022)
La pétanque
On lui avait dit: c’est simple, tu lances ta boule et elle doit s’immobiliser le plus près possible du cochonnet, tu sais, cette petite bille en bois. Il lance, la boule roule, s’approche mais laisse le but de côté et poursuit une trajectoire inexorable. Il reprend, lance à nouveau mais alors qu’elle est près du cochonnet, elle refuse de s’immobiliser, tout est à refaire. Il ne se décourage pas, insiste, persévère, travaille, lance et relance mais la boule refuse, lui fait affront. Un passant s’arrête, regarde et commente : Ami, la pétanque se joue en terrain plat, pas sur une pente.
© Philippe SERRIER (Mai 2022)
Vent coulis
Un vent coulis lui caresse le visage. Les yeux mi-clos sur l’azur, le corps bandé vers le ciel, elle nomme à haute voix les quatre vents qui ont soufflé sur leurs corps aimants : Alizé quand les sens courbaient les reins, Sirocco quand le désir sublimait la tendresse, Blizzard pour la griffure du plaisir, Bora pour la niaque féline. Puis c'est le silence. Lumière ! Elle ouvre les yeux et plonge vers le noir. Mains tendues vers son corps surgissant elle l'attrape en plein vol en nouant ses bras aux siens. Le public est aux anges.
© Jean-Louis GUTH (Avril 2022)
Au bord de l'étang
C'est une histoire que mon père m'a racontée une semaine avant sa mort, juste après une promenade dans le parc. Il était dans sa quatre-vingt-dix-neuvième année ! Depuis quelque temps, il ne me parlait plus de la guerre, du maquis, de la Résistance... Non, c'était Toullan, là où il était né! Ce jour-là, il revient du moulin. Au bord de l'étang, une anguille se tortille dans la vase. Sa tête est prise dans la gueule d'une truite. Le jeune Eugène ramène les poissons sur l'herbe ! En les séparant, il voit apparaître entre les dents de l'anguille, une truitelle encore frétillante.
© Yvonne Le Hen (Mars 2022)
22 02 22
On était le 22 février, le 22 02 22. Avec Nina, on s’amusait chaque soir à regarder l’horloge à quartz à 22 heures 22. Là, ce serait une soirée spéciale : on irait jusqu’aux 22 dixièmes de seconde. On ferait l’amour avant et après, en l’honneur du 22. On jouerait ensuite à faire des yam’s de 2. Avec du champagne. Soirée spéciale. Unique. L’amour comme le champagne fut délicieux. Mais je perdis au jeu, les dés s’obstinant à sortir des trois. Nina arborait un sourire énigmatique. Elle dit enfin : tu vois, bientôt nous serons trois …
© Guillemette de Grissac (Spéciale 22 / O2 / 2022)
Écriture
La feuille blanche comme un silence qu’il faut rompre, un témoin gênant de la vacuité de mes pensées. Un stylo inanimé qui ne la noircit pas. Je flotte dans l’instant indéfinissable où les idées surgissent avant de filer à tire-d’aile. Comment raconter l’oiseau qui roucoule, l’éclat doré d’une flèche ensoleillée, une joie partagée ? Moments fugitifs, anonymes et parfaits, qui passent et s’oublient. Les mots leur redonnent vie et impriment le bonheur entrevu dans les mémoires. La page blanche attend d’être déflorée, je cherche les mots qui s’unissent et s’accordent à nos âmes.
© Marie-Pierre de Contenson (Février 2022)
Gaëtan et moi
Gaëtan se lève de sa chaise. À l’étage, sa fille de deux ans et demi pleure. Il a attendu un peu, une minute ou deux, mais elle ne se rendort pas. Alors il se lève et monte la rejoindre. Il s’allonge par terre, juste à côté du petit lit et la regarde en souriant. Elle lui rend son sourire. Et se rendort. Ou ne se rendort pas. Et Gaëtan la regarde, longuement. Il s’est levé de sa chaise au lieu d’écrire cette micro-nouvelle. Et il s’en félicite. À moi, maintenant.
© Audric GUERRAZZI (Janvier 2022)
Métro
Évidemment, je n’avais plus vingt ans mais j’y croyais encore. Ainsi, lors de mes voyages en métro, je ne manquais jamais de regarder les belles femmes. Celle-là était magnifique. Assise sur un strapontin, elle avait étiré ses longues jambes, sa robe en maille épousait au plus près un corps de déesse, un foulard de soie ceignait son cou, son visage était fardé. De blondes anglaises tombaient sur ses épaules. Elle avait remarqué mon regard insistant. Sur ses lèvres ourlées s’esquissait un sourire. Elle se leva, vint vers moi et d’une voix très douce me demanda si je voulais m’asseoir.
© Philippe Serrier (Décembre 2021)
Déambulation
On discutait de
ce fait étrange : on avait tous le souvenir d’avoir marché au bord d’une
route déserte de campagne, mais aucun d’entre nous ne se remémorait le contexte
de cette déambulation, d’où on venait, où on se rendait et à quel motif. Je ne
sais pourquoi ce paradoxe me fit penser à cette réflexion d’un poète, selon
laquelle un bon poème devait être oublié quelques minutes après l’avoir écrit.
Il ajoutait que plus il l’oubliait et meilleur le poème était : s’il ne
pouvait en retrouver un seul mot, c’est qu’il avait écrit un chef d’œuvre.
© Bertrand Gaydon (Novembre 2021)
Voyage à Yvetot
Sur les traces d’Annie (elle peut bien l’appeler ainsi, voilà trente ans qu’elle la lit…), tout lui semble familier : la rue du Mail où elle a posé avec Odile, l’Église... Sur la passerelle de la gare, elle devine l’ancien étang où sont morts des enfants. Elle contemple les bâtiments récents, reconstruits après-guerre, puis poursuit rue Clos des Parts dans l’espoir d’y trouver le café-épicerie. Elle questionne les passants, personne ne connaît Annie. Alors à la librairie, elle achète « Retour à Yvetot » pour prolonger ce voyage en terre alittéraire.
Vision
Quand une branche de mes lunettes se déboîta, je
cherchai quelqu’un pour la réassembler : sans lunettes, en effet, comment
réparer ses lunettes ? Il n’y avait personne alentour, si bien que
j’entrepris moi-même cette tâche ardue, me fiant, davantage qu’à ma vision, à
une intuition de l’art du clavetage, à une sympathie d’entomologiste pour les
articulations dans l’infime, à une résonance des terminaisons nerveuses
digitales avec la matière de monture. Parvenu à réenclencher puis à
reverrouiller la vis minuscule qui tenait le frêle ensemble, il m’apparut que
les lunettes m’étaient devenues superflues.
© Bertrand GAYDON (Septembre 2021)
Spéculation
Il regarde par la vitrine de la boutique. La femme a des mouvements amples, puis courts, vifs puis étirés. Ses yeux roulent. Il ne comprend pas. Nul objet autour d'elle, aucun instrument. Transparence du carreau, obscurité du sens. Il s’efforce encore, tant c’est gracieux et fou ce corps concentré comme au tir à l’arc. Chaque doigt vaut une main. C’est une professionnelle de quoi, de quel mystère ? Il s'écarte de la devanture, voit l'écriteau sur la porte : « École pour sourds-muets ».
© Olivier BONHOMME (Août 2021)
Mamie, t’es où ?
Elle ne souvenait plus de rien, sauf qu’elle avait une louche accrochée dans sa cuisine : à chaque fois qu’on allait la voir, elle nous la réclamait. On avait fini par demander à la directrice de l’EHPAD si on pouvait la lui apporter, ce qu’elle a accepté puisque ce n’était pas un objet contondant. On était loin d’imaginer alors, qu’elle s’en servirait depuis, toutes les nuits, pour creuser un trou sous son lit, soigneusement rebouché chaque matin, par lequel elle finirait par fuir cet établissement pourtant noté trois étoiles par le comparateur UFC-Que Choisir.
© François COSMOS (Juillet 2021)
Cafard de lune
© Pierre LORIMY (Juin 2021)
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