lundi 27 mars 2017

MEILLEURES MICRO-NOUVELLES 2016

Pour la cinquième saison, notre rubrique « 100 mots pour le dire » a connu une pause, faute d’envois en quantité et en qualité. Cependant comme les années passées, parmi celles que nous avons publiées sur le blog et après le vote des lecteurs habituels du comité d’Harfang (différent de celui des « micro-nouvelles) nous avons choisi «Nettoyage à froid » de Charles Louis comme micro-nouvelle de l’année 2016 !
Il gagne un abonnement d’un an à la revue.
Nous la re publions ci-après… ainsi que celle classée en seconde position : « Pont » de Régine Bobée.
Pour que l’aventure se poursuive de manière continue en 2017,  n’hésitez pas à nous adresser une « micro-nouvelle » de 100 mots maximum (contrainte impérative) à l’adresse suivante :
Nettoyage à froid
par Charles Louis

Dans les séries, le meurtrier fait disparaître les traces de sang sur ses mains en quelques secondes. Un filet d'eau suffit. Il faut en réalité beaucoup plus de temps, laver avec application surtout au niveau des jointures si on a cogné, sous les ongles et jusqu'aux cuticules quand il a fallu griffer. Le nettoyage des vêtements aussi est chronophage. À l'eau vinaigrée très froide - jamais d'eau chaude car le sang coagule - et à la brosse à poils souples. Il faut patiemment frotter le tissu dans le sens des fibres. En général, après cela, je dors toute la journée.

 © Charles LOUIS (Mars 2016)

 Pont 

par Régine Bobée

Cent ans qu’ils m’ont construit pour relier la ville à cette zone industrielle. Je suis le pont de fer, là-bas derrière, en toile de fond. Avant, la rivière était claire, les mômes s’y baignaient. Ces deux là en étaient. La vie a suivi son cours. Ils n’ont jamais quitté cette rive. Jamais posé un pied sur mes traverses. Leurs enfants sont passés, pour aller travailler... Peut-être qu’un jour leurs arrière-petits-enfants pourront à nouveau se baigner dans la rivière. On ne sait pas... Je suis le pont, la barre de fer qui raye leur horizon. Bientôt, je tomberai à l’eau, en morceaux.

© Régine BOBÉE (Avril 2016)

 

dimanche 5 février 2017

Dernières nouvelles d’Annie Saumont

Depuis le 31 janvier, nous n’avons plus de nouvelles d’Annie Saumont.


Photo Michel Durigneux


Elle qui depuis 1969 (La vie à l’endroit) n’a jamais cessé de nous donner des nouvelles. Avec plus d’une quarantaine de recueils. Recueils, traduits dans une quinzaine de langues et récompensés, entre autres, par l'Académie Goncourt en 1981, la Société des Gens de Lettres en 1989 et l'Académie Française en 2003…

Nouvelles reconnaissables par un style dépouillé et par le langage oral caractéristique des personnages qu’elle met en scène (enfants, exclus, maltraités…) mais aussi par la grande diversité des sujets abordés, allant des petites scènes de la vie quotidienne jusqu’aux problèmes les plus inquiétants de nos sociétés contemporaines. De recueil en recueil, elle a constitué une véritable galerie de portraits, une véritable « comédie humaine » à la Balzac. Mêlant le léger et le grave, le sérieux et l’humeur… sans jamais se départir d’une très grande humanité !

C’est sans doute pour cela qu’elle est aujourd’hui reconnue par tous comme LA nouvelliste française contemporaine et que ses textes sont étudiés au collège, au lycée et à l’université en France et à l’étranger… et proposés comme modèles dans les ateliers d’écriture.

 À quand une édition regroupant l’intégralité des nouvelles écrites par Annie (il y en a au moins 365, une pour chaque jour de l’année)… à quand ce bréviaire sur papier bible que chacun pourra lire le soir ?
 
Harfang avait croisé sa silhouette de « petite souris grise » à lunettes (selon l’expression de son ami J.-N. Blanc) lors d’un Festival de Saint Quentin au début des années 90. Déjà connue, elle faisait partie des « VRP de la nouvelle » selon l’expression de René Godenne avec ses amis Christiane Baroche, Georges Olivier Châteaureynaud, Paul Fournel, Jean-Noël Blanc et quelques autres. Puis ce furent de nombreuses rencontres, des échanges, des lectures à Angers, à Paris, à Ozoir-la-Ferrière en 2008… et à Angers de nouveau en 2009 (lire les extraits de l’entretien ci-dessous) sans oublier les publications dans les N° 35 et N°40.

 
Bibliographie (extraits)

 
Enseigne pour une école de monstres         Gallimard                                 1977
Dieu regarde et se tait                      Gallimard 1979, H.B. Éd.                    2000
Quelquefois dans les cérémonies     Gallimard                                            1981
Prix Goncourt de la nouvelle
Si on les tuait ?                                 Luneau-Ascot  1984,   Julliard            1994
Il n’y a pas de musique des sphères Luneau-Ascot                                      1985
La terre est à nous                            Ramsay 1987,  Julliard                        2009
Prix de la Nouvelle de la ville du Mans
Je suis pas un camion                       Seghers                                               1989
Prix SGDL de la nouvelle
Quelque chose de la vie                    Seghers            1990, Julliard              2000
Le pont, la rivière                             A.M. Métailié                                      1990
Moi les enfants j’aime pas tellement           Syros-Alternatives                   1990
Les voilà quel bonheur                     Julliard                                                1993
Prix Renaissance de la nouvelle
Après                                                 Julliard                                                1996
Embrassons-nous                              Julliard                                               1998
Noir comme d’habitude                    Julliard                                               2000
C’est rien ça va passer                      Julliard                                               2001
Le lait est un liquide blanc              Julliard                                                 2002
Aldo, mon ami                                   Flammarion                                        2002
Les derniers jours heureux              J. Losfeld                                            2002
Un soir, à la maison                         Julliard                                               2003
Prix de la nouvelle de l’Académie Française
Les blés                                              J. Losfeld                                            2003
Nabiroga                                           J. Losfeld                                            2004
La guerre est déclarée et autres nouvelles                                                  2005
koman sa sécri émé                           Julliard                                               2005
Un pique-nique en Lorraine            J. Losfeld                                            2005
Un mariage en hiver                        Éd. du Chemin de fer                           2005
 
Qu’est-ce qu’il y a dans la rue…     J. Losfeld                                            2006
La rivière                                          Éd. du Chemin de fer                           2007
 
Vous descendrez à l’arrêt Roussillon          Bleu autour                              2007
Les croissants du dimanche             Julliard                                                2008
Gammes                                             J. Losfeld                                            2008
Une voiture blanche                         Bleu autour                                          2008
Autrefois, le mois dernier                 Éd. du Chemin de fer                           2009
Encore une belle journée                 Julliard                                                 2010
Le tapis du salon                              Julliard                                                 2012
Le Pont                                              Éd. du Chemin de fer                           2012
Un si beau parterre de pétunias       Julliard                                                 2013
Tu souris tu accélères                       Éd. du Chemin de fer                           2013
 

Rencontre avec Annie Saumont

 

le 19 novembre 2009 à la Bibliothèque anglophone d’Angers

& dans Harfang N° 35

 
Vos premières publications sont des romans. Pourquoi êtes-vous « passée » à la nouvelle ? Que vous apporte la nouvelle que ne vous apporte pas le roman ?

 A. S. : Je n’ai pas commencé par écrire des romans. J’ai toujours voulu écrire des nouvelles. Peu de temps après mon arrivée à Paris, je suis allée aux Editions de Minuit proposer un recueil à Jérôme Lindon. Il m’a dit qu’on ne débutait pas une carrière d’écrivain par des nouvelles. « Écrivez-nous un roman ».
J’aime lire des nouvelles et j’aime lire des romans. Mais je n’écris que des nouvelles.

 Depuis vos premiers recueils, on peut remarquer une grande cohérence (notamment de style) et aussi une grande variété dans les sujets abordés. Comment arrivez-vous à concilier unité et diversité dans la composition de vos recueils ?

 A. S. : Le style est sensiblement toujours le même. Ou du moins il évolue peu. Les « histoires » doivent être variées sinon c’est l’ennui. Je fais ça « au feeling ». Pardon pour l’anglicisme, en suivant… une intuition ? Disons que je fais « de mon mieux ».

 Avez-vous des recettes pour « dégraisser » le texte et arriver à ce style très épuré, qui est une de vos caractéristiques ?

 A. S. : Pas de recette. J’écris … et ça ne va pas. Je recommence. Ça va mieux…mais. Je reprends interminablement. Je sens que ça ne vaut rien, je jette. Ou je garde des paragraphes qui resteront inemployés. Puis, tout d’un coup ça marche. Ou bien je crois que ça va marcher. Et c’est un leurre. C’est dur, l’écriture.
Des recettes pour dégraisser ? Là, oui. On enlève.

 Vous traquez les clichés en utilisant le contrepied, la surprise, la chute… Vous raturez et recherchez l’ellipse pour valoriser l’implicite, le non-dit…

A. S. : Mon ami Jean-Noël Blanc et moi nous échangeons nos textes. Nous ne nous faisons pas de cadeaux. Il me dit souvent « C’est utile ça ?». Souvent je barre.
Mais il ne faut pas exagérer. À force de dégraisser on peut n’avoir plus qu’un squelette. Le texte doit « faire sens ». En fait on ne doit enlever que ce que le lecteur sera capable d’imaginer lui-même, parce que le lecteur a son rôle à jouer. L’auteur laisse des trous et le lecteur les bouche. La nouvelle est « sans le lecteur, quelque chose qui n’est pas encore écrit » (Maurice Blanchot)

 Votre travail de traductrice (de l’anglais) a-t-il eu une influence sur votre écriture ?

 A. S. : Pas directement. Mais c’est toujours utile pour un écrivain d’entrer dans le style d’un autre auteur et de s’y tenir. Bon exercice.

 Vos nouvelles donnent vie aux petits riens de la vie quotidienne et donnent voix à une théorie de paumés, d’exclus, d’orphelins, de vieux oubliés, de femmes larguées. En quoi est-ce primordial pour vous de donner la parole à ceux qui en sont dépourvus : les enfants (par définition) et les adultes maltraités par la vie et parfois l’Histoire ?

 A. S. : Il faut du tragique dans une nouvelle. Je choisis mes personnages en conséquence. Raymond Queneau disait que le bonheur ne se raconte pas (même si je ne sais plus les termes exacts qu’il employait).

Êtes-vous d’accord lorsqu’on qualifie vos textes de « noirs… comme d’habitude » pour reprendre un de vos titres ?

A. S. : Oui, ou dans les tons de gris jusqu’au noir. Avec de l’humour qui les éclaire.

 Parallèlement à votre fidèle éditeur Julliard, vous avez privilégié ces dernières années la publication de nouvelles « un peu plus longues » chez de petits éditeurs : Métaillié, Joëlle Losfeld et dernièrement Le Chemin de Fer… Pourquoi ?

 A. S. : Je ne sais pas dire non.

Y-a-t-il une place pour la nouvelle en général (vos nouvelles en particulier) en dehors des revues et des recueils ? 

A. S. : Mes nouvelles ont souvent servi de « matériau » aux gens de théâtre. Plusieurs ont été réalisées en court métrage. J’ai moi-même fait pour France-Culture des adaptations radiophoniques, sans rien changer au texte. Enfin des comédiens, en ces temps de « lecture à voix haute » les lisent en public.
J’aime aussi… les lire moi-même.
 

Et ce soir là, elle avait tenu à rester debout plus d’une heure et demie pour lire ses nouvelles et pour répondre au public. Bon pied, bon œil. Voix ferme et œil malicieux devant l’objectif du photographe Michel Durigneux.

Commentant la couverture de son recueil Dieu regarde et se tait (2000), elle disait de Dieu qu’il « regarde en haut… Il ferait mieux de regarder en bas »
Aux dernières nouvelles, il paraît que de là-haut, elle regarde en bas et qu’elle continue à écrire des nouvelles !
Alors on attend avec impatience des « nouvelles de là-haut », ce sera peut-être le titre de son prochain recueil ?