Nous sommes à la lisière, Caroline Lamarche, Gallimard, 176 pages, 16 €
Ainsi
cette étudiante qui travaille sur l’œuvre de Joyce, après avoir rencontré un hérisson
qui a manqué d’être écrasé par une voiture décide de l’appeler Ulysse et avoue « je pensai à cet animal comme à
moi-même» (p.92).

Quant
au petit écureuil qu’une femme croise dans un cimetière, il l’aide par sa
légèreté à supporter le poids d’un deuil récent : c’est pourquoi elle
l’appelle secrètement Rudi, du nom de
son enfant mort prématurément.
Jusqu’où
peut-on pousser le parallélisme ? En
quoi la situation de Manju qui a été placé en refuge est-elle comparable à
celle de la cane Frou-Frou
recueillie dans un refuge pour oiseaux blessés qui à son tour peut ressembler à
un hôpital pour malades et vieillards ? Au bout d’un certain temps, l’un
et l’autre pourront prendre leur envol.
À
l’inverse, le cheval Mensonge qui « porte la forêt à l’intérieur de
lui » et qui a goûté à la liberté au cours d’une fugue, préfèrera
mourir que d’être enfermé dans un box.
Neuf
histoires folles, neuf vies sauvages à la lisière de notre monde, pour ceux qui
veulent encore sentir, écouter, regarder autour d’eux.
Avec
ce recueil, c’est donc tout naturellement que Caroline Lamarche s’inscrit sur la longue liste déjà longue des nouvellistes
qui va de Jules Renard à Pierre Gascar en passant par Colette et Louis Pergaud et qui ont placé les animaux au cœur de leurs
nouvelles.
Et
c’est tout naturellement aussi que les académiciens Goncourt ont couronné ce
recueil en lui attribuant le Prix Goncourt de la Nouvelle 2019.
La Grandeur de l’Amérique, Emmanuel Roche, Paul&Mike, 328 pages, 17 €
Après
un premier recueil remarqué, Un piano à la Nouvelle-Orléans (Paul&Mike,
Prix de la Nouvelle de la ville d’Angers en novembre 2016), Emmanuel Roche récidive avec un recueil qui
plonge à nouveau le lecteur aux États-Unis, au fin fond du Tennessee entre
Winchester et Chattanooga en novembre 2016 pendant les derniers jours de
l’élection présidentielle. Au-delà de cette unité spatiale et temporelle, sa
composition est unifiée par des personnages qui se croisent tout au long de la
vingtaine de tableaux. Offrant ainsi une analyse originale, souvent ironique,
de ce que certains appellent la « Grandeur
de l’Amérique ».

Évitant
les lourdeurs des analyses politiques, sociologiques ou psychologiques, E. Roche a su donner vie à son récit, en
faisant se croiser ses personnages dans des lieux récurrents : le magasin Dollar general, le Mel’s bar ou le truck-stop fréquentés par les camionneurs. Il a su
jouer avec les codes littéraires, usant de l’enquête policière qui court d’une
nouvelle à l’autre à la recherche des auteurs d’un vol de voiture, puis d’un
accident suivi d’un délit de fuite. Il a su enfin agrémenter le tout par une
bande son (comme dans son premier recueil où le jazz new-Orléans était
omniprésent) constituée ici par les airs de country, avec Johnny Cash, Roger Miler et Elvis Presley
(dont la play-list se trouve en fin de volume)
Ce
recueil, sorte de road-movie dans le Middle Tennessee, qui nous donne des
nouvelles de l’Amérique profonde, est à lire de toute urgence pour appréhender
les réalités complexes de l’Amérique qui s’apprêtait à voter pour Donald Trump fin 2016 !
Joël Glaziou
Et pour poursuivre
sans retarder votre plaisir, voici encore quatre « coups de cœur en 100 mots et un peu plus »… que nous
développerons dans les pages du numéro 55 d’Harfang, à paraître en novembre.
La
plus jeune des frères Crimson
de Thierry Covolo (126 pages, 16
€, éditions Quadrature)

Enterrer
les morts
d’Annick Demouzon (220 pages, 16
€, éditions Léoforio)

Après
deux recueils remarqués, À l’ombre des grands bois (Prix
Prométhée 2011) et Virages dangereux (Prix Agora 2016), A. Demouzon revient avec un recueil thématique sur la place des
morts dans nos vies. Soit 19 nouvelles qui déclinent différentes
situations, cruelles et tendres, légères et graves : que faire des
cendres d’un mari incinéré ? Quelle fut la vie de Marguerite, « la finisseuse de vieux » ?
Comment identifier le squelette de Kenjo, exécuté et exhumé d’un
charnier ? Comment faire rentrer le
grand cadavre de La Ficelle dans un
cercueil trop petit ? Comment faire le deuil d’un mari disparu en
mer ? Enfin, le lecteur trouvera les réponses et tout ce qu’il faut savoir
pour continuer à vivre au milieu des morts, des enterrements et des cimetières…(à suivre dans
Harfang N° 55)
Heptaméron
avec Chardonnay
de Gérard Oberlé (216 pages, 18 €,
Grasset)

Dans
la chambre
de Leïla Sebbar (128 pages, 15 €,
Bleu autour)
